En Israël, la prison ou l’exil : l’impossible choix des migrants d’Holot

800 migrants originaires d’Afrique sont assignés à résidence au centre de détention de Holot, situé aux confins du Néguev.

Le désert s’étend, infini, autour des baraquements et des barbelés. Une ambiance crépusculaire flotte aux abords du centre de détention de Holot, dans le sud d’Israël, où quelque 800 migrants originaires d’Afrique sont assignés à résidence. Situé aux confins du Néguev, tout au bout d’une route qui vient mourir au pied de la frontière avec l’Égypte, le camp a été créé en 2014 pour rassembler ceux que l’État hébreu cherchait à convaincre de quitter le territoire. En vertu d’une loi entrée en vigueur ces dernières semaines, ses pensionnaires ont désormais un mois pour choisir entre départ «volontaire» et détention illimitée.

Tesfazgi Asgodom, 32 ans, est arrivé à Holot le 14 octobre 2017. Comme les visiteurs n’ont pas le droit de pénétrer dans le centre, il reçoit sous un abri en bois aménagé à l’extérieur. Un camion souffreteux l’interrompt de temps à autre, soulevant des volutes de poussière et de sable blond. Campé sur une chaise en plastique, le jeune homme ne sait trop par où commencer. Son arrivée en Israël, le 1er janvier 2012, au terme d’un épuisant périple? Ou bien son arrestation à Eilat, l’été dernier, alors que son visa de court séjour venait d’arriver à expiration?

«Nous préférons passer notre vie entière en détention plutôt que d’être expédiés dans un pays où personne ne nous attend»

Tesfazgi Asgodom, un migrant érythréen

«Il y a trois semaines, se lance-t-il, l’administration du centre nous a fait savoir qu’on a désormais le choix entre partir pour le Rwanda et aller en prison. Ils nous ont promis 3500 dollars si on accepte de prendre l’avion, mais pour la plupart d’entre nous, c’est hors de question. Nous préférons passer notre vie entière en détention plutôt que d’être expédiés dans un pays où personne ne nous attend.»

Silhouette longiligne, vêtu d’un pantalon de toile kaki et d’un chandail gris, Tesfazgi raconte dans un anglais courant l’exode entamé un jour de 2011. Originaire du sud de l’Érythrée, le jeune homme achève alors sa deuxième année d’un service national obligatoire dont il ne voit pas la fin – un esclavage qui ne dit pas son nom. «Je n’étais pas payé, précise-t-il, et les autorités m’avaient confisqué diplômes et papiers d’identité. J’étais totalement à leur merci.»

3400 dollars pour voyager entassé à 15 au fond d’un pick-up

Comme des milliers de jeunes Érythréens à cette époque, Tesfazgi se résout à fuir à pied en direction de l’Éthiopie, puis du Soudan. À plusieurs reprises, précise-t-il, son petit groupe de déserteurs manque d’être arrêté ou abattu par des gardes-frontières. Mais partout où ils passent, la misère de leurs compatriotes entassés dans des camps de fortune les incite à poursuivre leur route. Alors ils mettent le cap au nord, direction Israël. «J’ai donné 3400 dollars à un passeur bédouin pour voyager pendant trois semaines, entassé avec quinze autres personnes au fond d’un pick-up, à travers le Sinaï.»

Six années plus tard, Tesfazgi n’a rien oublié de la peur, des mauvais traitements, ni de ses camarades disparus au cours de la traversée, faute d’avoir pu payer les passeurs. Mais contrairement à ce qu’il espérait, son entrée sur le sol israélien ne marque pas la fin de son errance. Interpellé dès son arrivée, il est transféré dans un centre de rétention pour y subir des examens médicaux, puis relâché.

«Les autorités ont longtemps fermé les yeux parce que de nombreuses entreprises avaient besoin de main-d’œuvre peu qualifiée et bon marché»

Tesfazgi Asgodom, un migrant érythréen

Dans les semaines qui suivent, Tesfazgi décide de rejoindre Eilat, au bord de la mer Rouge, où il commence à apprendre l’hébreu et trouve un emploi de serveur dans un hôtel. Son visa, qu’il doit renouveler tous les deux mois, lui interdit en théorie de travailler. Mais son patron ne s’en inquiète guère. «La vérité, observe-t-il, c’est que les autorités ont longtemps fermé les yeux parce que de nombreuses entreprises avaient besoin de main-d’œuvre peu qualifiée et bon marché. Depuis 2016, elles poussent le cynisme jusqu’à prélever des taxes sur nos salaires alors que ceux-ci sont censés être illégaux…»

Réfugiés désœuvrés

À mesure que les années passent, toutefois, et que l’opinion publique se durcit contre ceux qu’on désigne ici du vilain nom d’«infiltrés», Tesfazgi Asgodom voit son horizon s’assombrir. Après avoir longtemps tergiversé, le gouvernement a bien autorisé les migrants venus d’Érythrée, d’Éthiopie et du Soudan à déposer une demande d’asile. Mais l’administration israélienne, contrairement à la plupart des pays européens, refuse de considérer la conscription pratiquée par le régime d’Asmara comme un motif suffisant pour accorder le statut de réfugié. «S’ils jugent que l’Érythrée est un pays sûr, pourquoi ne nous y renvoient-ils pas tout simplement?», se désole le jeune homme.

«On continue de nous regarder comme des envahisseurs alors que nous demandons juste à bénéficier des droits élémentaires qui nous ont été déniés dans notre pays»

Tesfazgi Asgodom, un migrant érythréen

Placé en détention à Holot, Tesfazgi peut en sortir dans la journée, mais doit y pointer chaque soir. Désœuvré, il tente de fédérer ses camarades de détention en attendant d’être fixé sur son sort. À en croire l’ONG israélienne Hotline for Refugees and Migrants, plusieurs centaines d’entre eux ont déjà été sommés de choisir entre le départ et la prison. Une vingtaine auraient été expédiés au centre pénitentiaire de Saharonim, dont les hauts murs grisâtres s’élèvent à quelques dizaines de mètres seulement de Holot.

«Les autorités israéliennes essaient de nous faire croire que le Rwanda est un pays en pleine croissance où nous serons accueillis comme des rois, mais nous savons qu’il s’agit d’un mensonge, accuse le jeune homme. Ce n’est pas par hasard que la plupart de nos frères qui ont accepté d’y tenter leur chance sont depuis lors repartis dans l’espoir de gagner l’Europe. On sait même que certains d’entre eux ont été assassinés par l’État islamique alors qu’ils traversaient la Libye.»

Amer et fatigué, Tesfagzi Asgodom dit ne pas comprendre le rejet dont les migrants africains sont aujourd’hui la cible. «Plusieurs années après notre arrivée, déplore-t-il, on continue de nous regarder comme des envahisseurs alors que nous demandons juste à bénéficier des droits élémentaires qui nous ont été déniés dans notre pays.»