Israël et les pays du Golfe masquent de moins en moins leurs convergences (Thierry Oberlé – Le Figaro)

La récente visite de Benyamin Nétanyahou en Oman est le signe le plus tangible de leur rapprochement.

Oman, les Émirats, le Qatar et prochainement Bahreïn. Israël est depuis plusieurs semaines à la manœuvre dans les pays du Golfe pour progresser dans la voie étroite d’une normalisation de ses relations avec ses voisins sunnites qui, à l’exception de l’Égypte et de la Jordanie, persistent officiellement à refuser tout contact avec l’État hébreu. Tout a commencé fin octobre par la visite de Benyamin Nétanyahou à Mascate, capitale d’Oman, la première d’un dirigeant israélien depuis vingt-deux ans. Il était accompagné de son épouse, Sara, mais surtout de Yossi Cohen, le patron du Mossad. Le sultan Qabus Ibn Said traita royalement ses hôtes.

À son retour, le chef du gouvernement israélien n’a pas tari d’éloges sur le souverain arabe. «Il a l’âme d’un artiste, il est exceptionnellement instruit et impressionnant. Nous avons découvert que nous lisions les mêmes livres», commenta Benyamin Nétanyahou. «Il est peut-être temps de traiter Israël comme n’importe quel autre État», répondit en écho le ministre des Affaires étrangères omanais, pour qui Israël est une puissance régionale à part entière.

Puis, il y a eu l’épisode de la «diplomatie du kimono». Pour la première fois, l’hymne israélien a été interprété à Abu Dhabi lors de la remise de la médaille d’or d’un tournoi au judoka Sagi Muki. Miri Regev, la ministre israélienne des Sports, présente à côté du podium, en pleura d’émotion. Voici encore un an, les sportifs israéliens portaient encore des kimonos neutres, sans écusson, pour pouvoir concourir. Trois jours plus tard, un ministre israélien participait à Dubaï à une conférence internationale sur la cybersécurité. Quant au ministre de l’Économie, Eli Cohen, il est invité à un raout international sur la «start-up nation» au Bahreïn, un satellite de l’Arabie saoudite.

Toile diplomatique
Les pays du Golfe et l’État hébreu n’hésitent plus à afficher leurs contacts, à la grande satisfaction des autorités israéliennes condamnées durant de longues années à des liaisons clandestines. Yossi Cohen, le directeur du Mossad, est l’architecte en chef de cette toile diplomatique tissée avec patience dans le monde musulman. Encouragé par l’administration américaine, le ministre «bis» des Affaires étrangères israéliennes se déplace à un rythme soutenu dans les capitales de la région pour approfondir une coopération de moins en moins secrète. Il entretient une alliance nourrie par les inquiétudes de l’Arabie saoudite et de ses voisins face à la menace de l’expansionnisme iranien.

«Nous assisterons de plus en plus à de telles interactions entre Israël et les pays du Golfe à mesure que nous approcherons du dévoilement du plan de paix de Trump»

Lior Weintraub, ex-diplomate et directeur de The Israel Project

Les échanges sont sécuritaires avec des trocs de renseignements, mais aussi économiques. Le 7 novembre, Yisrael Katz, ministre israélien des Transports et des Renseignements, a présenté à Oman un projet de chemin de fer reliant son pays et la Méditerranée aux pays du Golfe en passant par l’Arabie saoudite. La ligne ferroviaire, appelée la «voie de la paix», partirait de Haïfa, traverserait la Jordanie, puis emprunterait des lignes existantes vers le Golfe. «Oman et Israël, qui avaient une représentation commerciale dans le sultanat avant la deuxième intifada, ont déjà des champs de coopération bilatérale dans le domaine de l’industrie de l’eau et du high-tech. Ils vont développer leurs relations. Pour Oman comme pour d’autres pays du Golfe, Israël n’est plus un ennemi», estime le professeur Uzi Rabi, spécialiste du Moyen-Orient à l’université de Tel-Aviv. «Nous assisterons de plus en plus à de telles interactions entre Israël et les pays du Golfe à mesure que nous approcherons du dévoilement du plan de paix de Trump pour le règlement du conflit israélo-palestinien», commente, pour sa part, Lior Weintraub, ex-diplomate et directeur de The Israel Project. L’idée défendue par Washington est que, au-delà des convergences d’intérêt sur l’endiguement de l’Iran, une normalisation des relations entre Israéliens et sunnites favoriserait également une relance du processus de paix avec les Palestiniens.

 «Il est impensable de réunir, par exemple, les chefs d’état-major des États-Unis, de l’Arabie saoudite et d’Israël à la même table sans règlement du conflit israélo-palestinien»

Ofer Zalzberg, analyste (International Crisis Group, ICG

L’offensive de séduction israélienne en direction des pays arabes a cependant ses limites. Les négociations avec l’Autorité palestinienne sont dans une impasse totale et les arrière-pensées des nouveaux partenaires sont fluctuantes. «Si l’objectif est de contrer l’Iran à travers une alliance, on en est encore loin. Il est impensable de réunir, par exemple, les chefs d’état-major des États-Unis, de l’Arabie saoudite et d’Israël à la même table sans règlement du conflit israélo-palestinien», relativise l’analyste Ofer Zalzberg, de l’International Crisis Group (ICG). «La plupart des pays du Golfe sont en état de faiblesse après l’épisode des soulèvements arabes. Oman cherche à s’attirer les bonnes grâces des États-Unis en raison de ses liens avec Téhéran, les Émiriens n’ont pas l’intention de s’avancer véritablement dans un rapprochement avec Israël, et l’Arabie saoudite est empêtrée dans l’affaire Khashoggi. Quant à Israël, il agit en grande partie par opportunisme», poursuit-il.

Fin médiateur, le sultan omanais Qabus pourrait jouer un rôle de facilitateur dans une reprise du dialogue entre Benyamin Nétanyahou et le président palestinien, Mahmoud Abbas, mais ses chances de réussir apparaissent bien minces. Elles passent d’abord par le règlement de la crise à Gaza, auquel travaillent le Qatar et l’Égypte. «Ce n’est que lorsque cette question sera réglée que l’on pourra avancer», reconnaît Uzi Rabi.