Israël observe avec prudence les frappes en Syrie (Cyrille Louis – Le Figaro)

Le premier ministre Benyamin Nétanyahou a exprimé samedi soir son « plein soutien » à l’opération mais il a demandé à ses ministres de garder profil bas pour ne pas froisser la Russie.

C’est sans doute le moins qu’on pouvait attendre de lui. Samedi soir, le premier ministre israélien a exprimé son «soutien» aux frappes menée en Syrie. «Les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne ont démontré que leur engagement ne se limite pas à des déclarations de principes», s’est félicité Benyamin Nétanyahou selon un communiqué publié par son bureau. Il a poursuivi: «Il devrait être clair pour le président Assad que ses efforts imprudents pour acquérir et utiliser des armes de destruction massive, ainsi que son mépris pour les lois internationales et sa disposition à fournir une base avancée à l’Iran comme à ses intermédiaires, mettent la Syrie en danger».

Benyamin Nétanyahou, qui évite généralement de s’exprimer publiquement durant le repos hebdomadaire du chabbat, avait demandé quelques heures plus tôt à son gouvernement de garder le silence. Seul Yoav Gallant, ministre du Logement et membre du cabinet de sécurité, a salué sur son compte Twitter «un signal important» et estimé que «l’utilisation d’armes chimiques franchit une ligne rouge que l’humanité ne peut tolérer». La tonalité de ces premiers commentaires apparaît relativement sobre, s’agissant d’une opération militaire pilotée par le plus proche allié de l’Etat hébreu et menée contre un pays avec lequel il demeure théoriquement en guerre.

Cette discrétion s’explique sans doute par le souci de ne pas accroître le malaise qui s’est installé ces derniers jours avec Moscou. Quarante-huit heures après une frappe imputée à l’Etat hébreu contre une base militaire syrienne sur laquelle sept membres des Gardiens de la révolution ont été tués, Vladimir Poutine a appelé mercredi soir Benyamin Nétanyahou à «s’abstenir de toute action déstabilisante». La Russie a longtemps détourné le regard lorsque l’armée israélienne jugeait nécessaire de viser des convois ou des dépôts d’armes destinés au Hezbollah. Mais elle montre depuis peu des signes d’agacement. La condamnation par Israël, en début de semaine, de l’attaque chimique imputée au régime de Bachar el-Assad, a aussi été sèchement critiquée par l’ambassadeur russe à Tel Aviv.

Relative discrétion

Dans un contexte de tension régionale croissante, les dirigeants israéliens veulent éviter que la colère de Moscou après les frappes américaines ne se retourne contre eux. Samedi matin, un haut gradé russe a évoqué la possibilité de fournir au régime syrien les batteries de missiles antiaériens S-300 qu’il lui refusait jusqu’à présent. «Après ce qui vient de se passer, nous n’excluons pas de réexaminer notre décision», a indiqué le général Sergei Rudskoi. Un tel virage constituerait une rude nouvelle pour l’armée de l’air israélienne, qui, malgré l’entrée en scène de l’aviation russe en septembre 2015, conserve une certaine liberté de mouvement dans le ciel de la Syrie. Le mécanisme de «déconfliction» mis en place par les deux pays a jusqu’à présent permis d’éviter tout accrochage entre leurs appareils.

Les stratèges israéliens n’excluent pas que l’Iran ou ses alliés aient l’idée de répondre aux frappes américaines en visant Israël. En milieu de semaine, un haut responsable cité par le quotidien Maariv sous couvert de l’anonymat a prévenu: «Assad et son régime disparaîtront de la surface de la terre si les Iraniens tentent vraiment de s’en prendre à Israël ou à ses intérêts depuis le territoire syrien». Vendredi soir, l’armée israélienne a révélé qu’un drone iranien abattu le 10 février dernier au-dessus de son territoire transportait des explosifs. L’annonce visait possiblement à justifier a posteriori les frappes qui ont visé lundi dernier la base syrienne T-4, d’où l’appareil sans pilote était dirigé. Hassan Nasrallah, secrétaire général de la milice libanaise chiite Hezbollah, a répondu à ces accusations en accusant Israël d’avoir commis «une erreur historique». «Avec cette agression, a-t-il ajouté, ils se sont eux-mêmes mis en situation de combat direct avec l’Iran.»

Mais il y a sans doute une autre raison à la relative discrétion affichée par Israël après les frappes américaines. Samedi, des voix influentes se sont élevées pour en déplorer le caractère limité. «Dans le meilleur des cas, elles vont dissuader le régime d’utiliser ses armes chimiques, mais Assad conserve son permis de commettre des massacres de masse en utilisant les armes à feu, les bombardements, la famine et la torture, a déploré sur Twitter le général de réserve Amos Yadlin, qui dirige l’Institut israélien pour les études sur la sécurité nationale. Cette attaque ne contribue nullement à démanteler les capacités chimiques du régime, ni à menacer son avenir.»

Certains responsables israéliens craignent aussi que l’Administration américaine ne se considère comme quitte après les frappes menées dans la nuit de vendredi à samedi. Peu avant l’attaque chimique de Douma, Donald Trump avait exprimé son intention de retirer les forces spéciales américaines déployées en Syrie. Un tel désengagement fragiliserait un peu plus encore la position israélienne, qui cherche à tout prix à empêcher un enracinement militaire durable de l’Iran à sa frontière nord, et sait ne pas pouvoir compter sur le soutien de la Russie.