En Israël, Nétanyahou cible les migrants africains

Benyamin Nétanyahou a effectué, jeudi 31 août, une visite inhabituelle dans les quartiers sud de Tel-Aviv, à proximité de la gare centrale de bus. Le premier ministre israélien a voulu exprimer une soudaine empathie à l’égard des habitants de ces quartiers paupérisés. Non pas en raison du dénuement de leurs habitations, mais de la présence massive de ceux qu’on nomme les « infiltrés » : les migrants africains, originaires d’Erythrée et du Soudan. « Nous allons rendre le sudde Tel-Aviv aux citoyens d’Israël », a lancé le chef du gouvernement.

M. Nétanyahou ne s’est pas contenté de cette visite. Il a aussi prononcé un long monologue, dimanche, à l’occasion du conseil des ministres. Il a évoqué le sort de « Sophia, 72 ans », qui habite au 6e étage d’un immeuble exclusivement peuplé d’« infiltrés illégaux », qui ne sont pas selon lui des « réfugiés » mais des « migrants économiques ». Israël refuse d’accorder un statut de réfugié aux migrants, d’où qu’ils viennent en Afrique.
« C’est la faute du gouvernement s’ils se sont concentrés dans ces quartiers, c’est là qu’ils ont été systématiquement envoyés après leur détention, souligne Jean-Marc Liling, directeur du Centre pour les migrations internationales et l’intégration (CIMI). Dans ces quartiers de Tel-Aviv déjà pauvres, sans infrastructures, les Israéliens les plus vulnérables qui sont restés ont eu le sentiment de ne plus être chez soi. Mais les arrivants ont aussi ouvert des commerces, peuplé les écoles. »
Benyamin Nétanyahou, lui, se félicite d’être parvenu à en faire partir 20 000 sur les quelque 60 000 qui étaient entrés en Israël par le Sinaï égyptien, avant l’édification d’une barrière de sécurité à la frontière, fin 2011. Il estime qu’en initiant la construction de la clôture avec l’Egypte, il a sauvé Israël d’un péril existentiel. Sans cela, « il y avait une menace réelle pour le futur de l’Etat d’Israël comme juif et démocratique ».


Un grand troc

Le paradoxe est que M. Nétanyahou relance ce sujet, avec de forts relents xénophobes, alors que les chiffres traduisent une baisse spectaculaire du nombre de migrants. « Dans le centre de Holot, il y a 1 700 détenus pour 3 360 lits, affirme Sigal Rozen, coordinatrice de l’ONG Hotline pour les réfugiés et les migrants. On estime à environ 10 000 ceux qui sont partis au Rwanda et en Ouganda, pays tiers. Beaucoup sont aussi partis au Canada et en Europe dans le cadre du regroupement familial. D’autres ont tenté la traversée de la Libye, pour rejoindre l’Europe illégalement. » Israël ne peut expulser les migrants qui restent, mais il peut leur rendre la vie
pénible. « Si on veut employer un migrant, on doit payer une taxe de 36 % sur le salaire brut, poursuit Sigal Rozen. A cela s’ajoute le gel de 20 % du salaire net, que le migrant ne pourra toucher qu’après avoir quitté le pays. »

Actuellement cerné par les investigations policières, qui mettent notamment en cause sa probité personnelle, M. Nétanyahou trouve là un ennemi consensuel. Les migrants africains ne suscitent aucune empathie dans la société israélienne. En outre, le premier ministre se permet ainsi d’attaquer la plus haute instance judiciaire du pays, la Cour suprême (Haute cour de justice pour les affaires civiles), alimentant le cliché sur une magistrature ancrée à gauche.
La Haute cour de justice a pourtant validé, le 28 août, un volet essentiel de la stratégie de la droite : la reconduction de milliers de migrants vers des pays tiers, dont l’identité est tenue formellement secrète. Il s’agit du Rwanda et de l’Ouganda. La Haute cour, sans les citer, ne les considère pas comme étant à risque. Toutefois, elle souligne l’accord indispensable des migrants pour participer à ce programme. La Haute cour rejette aussi toute détention au-delà de soixante jours des migrants dans le centre de Holot, dans le sud du pays. Ce dernier point a provoqué l’indignation prévisible de la droite israélienne.
Mais le point le plus important est la reconnaissance des accords avec le Rwanda et l’Ouganda. Lorsque le président rwandais, Paul Kagamé, est venu en visite officielle en Israël, le 10 juillet, pas un mot n’a été prononcé à ce sujet. Pourtant, le sort des « infiltrés » s’inscrit dans la politique de rapprochement inédit conduite par M. Nétanyahou avec certains pays africains. Le premier ministre cherche à casser l’alignement systématique du continent derrière les intérêts palestiniens dans les instances multilatérales. En échange, il offre l’expertise technologique (agriculture) et militaire de l’Etat hébreu. Les accords de reconduction vers des pays tiers s’inscrivent donc dans un grand troc, dont on ne connaît pas tous les volets. Israël n’a pas de politique migratoire claire et assumée. Signataire de la convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés, l’Etat hébreu ne peut expulser les migrants vers leur pays d’origine, dès lors que ce retour présenterait un risque pour leur intégrité physique. Israël a donc cherché des partenaires africains, des pays tiers, pour leur sous-traiter la gestion de ces migrants.
Les ONG engagées auprès d’eux ont recueilli de nombreux témoignages inquiétants sur leur trajectoire. Les migrants mis sous pression pour partir reçoivent de l’argent en liquide, quelque 3 500 dollars. Mais une fois arrivés en Ouganda ou au Rwanda, ils ne sont pas pris en charge par les autorités locales. Ils ont été nombreux à voir leur laissez-passer confisqué, et à se retrouver sans papiers, lancés dans une fuite en avant sur les chemins de la clandestinité.