Israël: l’UE cherche la réponse à la politique d’annexion (Isabelle Lasserre – Le Figaro)

La plupart des sanctions envisagées nécessitent l’unanimité des pays membres.

C’est une réunion qui, même en vidéoconférence, promet d’être houleuse. Les ministres des Affaires étrangères européens discuteront vendredi d’un plat particulièrement épicé: la réponse que doit apporter l’Union à une éventuelle annexion bilatérale d’une grande partie de la Cisjordanie. Au menu figurent différentes contre-mesures, dont des sanctions. Certains pays voudraient geler des accords bilatéraux, suspendre la coopération scientifique, annuler les tarifs préférentiels que l’UE accorde aux produits israéliens. D’autres pourraient évoquer le rappel des ambassadeurs pour consultation, le soutien à une résolution de l’ONU ou la reconnaissance d’un État palestinien, comme appellent à le faire depuis plusieurs semaines les ministres des Affaires étrangères de la Ligue arabe. Mais sur ce sujet comme sur beaucoup d’autres, le manque d’unanimité entre les Vingt-Sept risque de limiter et d’obscurcir la réponse de l’UE.

Depuis le dévoilement par Donald Trump du «plan de paix » pour le Proche-Orient à Washington le 28 janvier 2020, en présence de Benyamin Nétanyahou, l’Union n’a pas changé de discours. Josep Borrell, le chef de la diplomatie européenne, continue à défendre une «solution négociée et viable à deux États», même si beaucoup doutent qu’elle soit encore possible. Il promet qu’une annexion de la Cisjordanie «ne pourrait pas rester sans réponse». Quant à l’ambassadeur de France à l’ONU, il a prédit de graves conséquences pour la relation bilatérale si ce projet, ravivé par la visite du secrétaire d’État Mike Pompeo en Israël, devait se concrétiser.

Au niveau européen, même si l’UE est le principal partenaire commercial d’Israël, les choses sont cependant plus compliquées qu’elles n’y paraissent. La plupart des sanctions envisagées nécessitent l’unanimité des pays membres. Celles qui relèvent des États, comme les accords commerciaux, pourraient être des irritants glissés dans certaines relations bilatérales. Mais les autres se heurteront aux veto des amis d’Israël. D’un côté, la France, l’Allemagne, le Benelux, l’Irlande et l’Espagne veulent marquer le coup. Ce groupe des «durs» se partage les rôles. Les Allemands s’expriment peu, mais agissent au niveau politique. Et si Berlin a récemment catalogué le Hezbollah en entier, c’est-à-dire y compris sa branche politique, comme une organisation terroriste, c’est, selon une source diplomatique, pour donner un gage aux Israéliens et se garder la possibilité d’être plus dur en cas d’annexion. Bien que n’étant plus dans l’Union, la Grande-Bretagne reste très active sur le dossier au plan politique, davantage que la France, pour tenter d’empêcher une annexion unilatérale. Ce camp de la fermeté, en menaçant Israël de représailles, vise avant tout à dissuader Tel-Aviv de franchir le pas. Il craint qu’une annexion unilatérale ne serve de précédent et déstabilise la région.

Le but de Nétanyahou est d’annexer le plus possible de territoires au cas où Donald Trump, qu’il instrumentalise, ne soit pas réélu.

Le deuxième groupe voudrait, au contraire, étouffer les critiques envers Israël. La Hongrie, la Pologne, l’Autriche, la Slovaquie et la Tchéquie portent encore sur leurs épaules le poids de l’histoire et sont conseillées par leurs culpabilités liées à la Seconde Guerre mondiale. «Leur mauvaise conscience fait que ces pays ne prennent jamais position contre Israël. Certains font même du zèle pro-israélien à chaque occasion», explique une source diplomatique. Les Tchèques ont soutenu le déplacement de l’ambassade américaine à Jérusalem. La Hongrie bloque les textes trop critiques vis-à-vis de l’État hébreu. Et le pouvoir autrichien cajole Benyamin Nétanyahou.

Changement de paradigme

Bien sûr, c’est le type d’annexion qui déterminera, dans les semaines qui viennent, le niveau de réaction internationale. En pleine crise du coronavirus, beaucoup considèrent que Bibi Nétanyahou n’a pas intérêt à sortir de l’ambiguïté et à prendre le risque de sanctions économiques et politiques. Sans parler des secousses régionales que provoquerait l’annexion d’une grande partie de la Cisjordanie. Mais le premier ministre israélien, bête politique que personne n’a réussi à abattre, a les yeux rivés sur les élections américaines. «Son but, indique une source diplomatique, est d’annexer le plus possible de territoires au cas où Donald Trump, qu’il instrumentalise, ne soit pas réélu. On sait depuis longtemps que les Occidentaux n’ont plus le monopole de la résolution des crises internationales. Mais aujourd’hui ce sont les États-Unis qui sont hors jeu depuis le début de la crise sanitaire. C’est la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale qu’on n’attend plus la solution de Washington. C’est un changement de paradigme énorme.» Or l’Europe est inaudible car divisée. Il est donc peu probable qu’elle sorte de réunion vendredi avec les idées claires.