« En Israël, une “gauche” disloquée aborde les prochaines élections » (Mickael Parienté – Le Monde)

Dans une tribune au « Monde », l’écrivain franco-israélien, Mickaël Parienté, explique que le leader de la gauche Benny Gantz ne s’est toujours pas prononcé sur le conflit israélo-palestinien et que son silence témoigne du désarroi de la gauche israélienne.

Maintenant que les élections anticipées en Israël sont déclarées pour le 9 avril 2019, la campagne législative s’annonce particulièrement rude. Benny Gantz, l’homme providentiel du moment, doit finalement se prononcer sans délai. Un rassemblement de ceux qui se disent de « gauche » ou du « centre gauche » est souhaitable pour préserver la démocratie du pays. Il est donc urgent, pour ceux qui préconisent un Etat juif et démocratique, de changer de stratégie et de renaître. Une campagne correspondant à la réalité est impérative pour une nouvelle donne politique. Une organisation innovante et courageuse s’impose de toute urgence. Ses dirigeants devront laisser cette fois leur ego à l’écart.

En Israël, être de « gauche » est devenu désormais une dénomination péjorative. Il est regrettable de rappeler que c’est la gauche elle-même qui a lancé la colonisation dans les territoires occupés. A son initiative, cela a pu se faire dans toutes les régions de Judée-Samarie, sans avoir à distinguer entre les impératifs de la sécurité et les aspirations nationalistes. Dans une politique hâtive et dénuée de vision, les quartiers de Jérusalem-Est, éloignés et peuplés de Palestiniens, ont été annexés à l’Etat d’Israël par cette « gauche ». Des décisions fondamentales ont été prises sans tenir compte des aspects démographiques, sociaux et politiques. Il semble que l’euphorie qui a dominé le pays après la victoire écrasante de la guerre des Six-Jours (1967) ait effacé toute vision réelle de l’avenir.

Autant de déception que d’espoir

Depuis plus de dix ans, la droite règne sans partage. Le « bloc nationaliste » s’est tellement élargi qu’il a rendu la réalité sur le terrain presque irréversible. L’Etat d’Israël est en voie de devenir de facto un Etat binational. S’il n’accorde pas tous les droits à tous ses citoyens, il risque de basculer vers un Etat d’apartheid. Un danger qui contredirait les principes de la Déclaration de l’indépendance de 1948, et en particulier le statut d’Israël dans le monde.

Du meurtre de Yitzhak Rabin à la deuxième Intifada, la déception à gauche a commencé à se faire sentir. Ceux qui croyaient en la paix ont perdu espoir. Ils se sont sentis déçus par les Palestiniens, et en particulier par Arafat, qu’ils avaient soutenu malgré son passé. Les cinq années de silence relatif, acquis suite aux accords d’Oslo, s’avéraient avoir servi l’Autonomie palestinienne pour préparer une lutte terroriste au lieu de progresser vers une paix complète. Cette Intifada, qui s’est poursuivie jusqu’à la mort d’Arafat (2004), n’aurait pu avoir lieu sans une préparation bien planifiée et sans l’exploitation des armes permises pour leur sécurité intérieure. Autant de déception que d’espoir. La désintégration des cadres et la fuite des militants du processus de paix ont été fortement ressenties. Le pessimisme s’est installé. L’incertitude s’est implantée de plus en plus. Le Parti travailliste s’est disloqué. Visiblement, il n’est plus crédible.

Le bloc nationaliste aujourd’hui au pouvoir exploite le sentiment d’insécurité et la situation actuelle aux frontières de l’Etat. Il a réussi à transformer le terme « gauche » en synonyme d’infamie. Le même qualificatif attribué à ceux qui sont contre la politique israélienne, tel que le BDS, B’Tselem… La propagande de droite est basée essentiellement sur la peur. Mais Israël est plus fort que jamais. Ses forces militaires et sécuritaires sont unanimement reconnues. La véritable peur réside dans l’incertitude de son identité et l’unité du peuple. Le camp de la « gauche » doit cesser d’être un punching-ball. Ses dirigeants, se succédant d’une élection à l’autre, doivent arrêter de vendre leur âme pour gagner des voix – celles qui ont fui vers la droite, le centre ou l’abstention.

Ces mouvements sans base électorale

Depuis des décennies, de nouvelles formations politiques se créent avec en tête, un général à la retraite, un journaliste célèbre, une personnalité connue pour ses positions engagées. Ils se déclarent tous du centre, ce qui, apparemment, leur donne le droit de jouer sur tous les plans politiques. Or, l’expérience israélienne a prouvé que ces mouvements sans base électorale trouvent une fin décevante. En Israël, la division ne peut être qu’entre le camp qui prône le Grand Israël, et le camp qui désire ardemment la création de deux Etats.

Dernièrement, on annonce un nouveau leader, Benny Gantz, l’avant-dernier chef d’Etat-major de l’armée israélienne. Curieusement, on ne connaît pas encore ses positions, surtout celle concernant le conflit israélo-palestinien, et pourtant les sondages lui attribuent déjà un nombre de parlementaires à deux chiffres. Drôle de situation ! Changement de style. Peu importe l’idéologie, la conquête du pouvoir à tout prix s’avère essentielle.

Lorsque Gantz se prononcera enfin, il sera bien inspiré de se déclarer en faveur du désengagement, sinon son sort sera le même que celui de tous ceux qui ont créé des partis sans lendemain. Si l’image de « gauche » lui colle à la peau, il descendra du ring très vite, et s’il se déclare de « droite », les électeurs préféreront l’original à la copie. Il ne peut réussir que s’il crée un nouveau camp en s’associant avec ceux qui défendent clairement le désengagement, en même temps qu’un projet social sincère et innovant. Les résultats des sondages sur le démantèlement des colonies, qu’il se fasse de gré ou de force, changeront la carte politique. La plupart des citoyens israéliens veulent un Etat à majorité juive et démocratique.