Israël : les électeurs ultraorthodoxes, arbitres des municipales à Jérusalem (Thierry Oberlé – Le Figaro)

Les Palestiniens de la Ville sainte, qui représentent près de 40 % de la population, boycottent le scrutin. Mais une liste arabe y a pris part mardi pour la première fois depuis la conquête de juin 1967.

Pas d’affiches, pas de tracts, pas de visites de candidats. Jérusalem votait mardi pour élire son maire dans l’indifférence de la partie Est de la ville. Les Palestiniens, qui représentent près de 40 % de la population, boycottent les municipales depuis qu’Israël a annexé Jérusalem-Est en 1967 et uni la cité sous une seule autorité municipale. Lors du dernier scrutin, moins de 1 % d’entre eux se sont rendus dans les rares bureaux de vote mis à leur disposition.

Devant la porte de Damas, les commerçants, les chalands et les hommes en route d’un pas pressé pour la prière du vendredi sur l’esplanade des Mosquées n’ont que faire de l’échéance électorale. «On a appris à se débrouiller seuls et on n’offrira pas le plaisir aux Israéliens d’aller voter pour l’un d’eux. Et puis nous n’avons pas la nationalité israélienne, juste une carte de résident», dit Nassar Taim, un marchand de téléphonie mobile.

Les ultraorthodoxes, qui constituent un tiers du corps électoral, joueront, une fois de plus, le rôle de faiseurs de rois

En l’absence des Palestiniens, les ultraorthodoxes, qui constituent un tiers du corps électoral, joueront, une fois de plus, le rôle de faiseurs de rois. Les portraits de leurs candidats couvrent les murs de leur quartier de Méa Shéarim. Les haredims – ceux qui craignent Dieu – vont aux élections en ordre dispersé. Les prétendants à la mairie ont tous négocié des appuis au sein de leur communauté. Ces intrigues qui se sont nouées en coulisses rendent le verdict des urnes incertain.

Soutenu par le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, Zeev Elkin, le ministre des Affaires de Jérusalem, a l’appui de puissants dirigeants rabbiniques. Moshe Leon, son rival du Likoud, s’est attiré les grâces du Shas, un parti communautariste. Yossi Daitch, un adjoint au maire peut se vanter du travail accompli pour les ultraorthodoxes. Ofer Berkovitch, le seul candidat sérieux non religieux, a l’appui de rabbins modernistes.

Le vainqueur prendra les rênes d’une Ville sainte fortement endettée ou les services fonctionnent mal. La municipalité serait insolvable sans des rallonges budgétaires du gouvernement central. La ville la plus pauvre d’Israël souffre d’une déperdition de ses forces vives attirées par la vie moins rigoriste de Tel-Aviv. Les classes moyennes supérieures fuient aussi les taxes élevées censées pallier les défaillances financières des ultraorthodoxes et des Palestiniens, souvent trop démunis pour payer des impôts locaux. Cette désaffection pèse sur la démographie. Le nombre de juifs ultrareligieux augmente au rythme des nombreuses naissances tout comme celui des Palestiniens. Au point que les deux groupes antagonistes composent désormais près des trois quarts des habitants.

«Cette politique discriminatoire n’est pas forcément raciste : les politiciens et les hauts fonctionnaires n’allouent que rarement des efforts et des budgets aux personnes qui ne votent pas»

Daniel Seidemann, directeur de Terrestrial Jérusalem, une ONG israélienne
En plus de la pauvreté, Jérusalem-Est souffre de pénuries d’écoles et de centres médicaux et d’un manque de permis de construire pour les Palestiniens alors qu’ils sont généreusement accordés aux Israéliens. Les routes sont mauvaises, les ordures s’accumulent dans les bennes, les égouts sont en piteux état. Les Palestiniens ne reçoivent en fait que 10 à 12 % du budget municipal de Jérusalem. «Cette politique discriminatoire n’est pas forcément raciste: les politiciens et les hauts fonctionnaires n’allouent que rarement, voire jamais, des efforts et des budgets aux personnes qui ne votent pas», note Daniel Seidemann, directeur de Terrestrial Jérusalem, une ONG israélienne.

Les difficultés quotidiennes des Palestiniens ont engendré, durant la campagne, un début de débat sur la nécessité de participer au vote malgré tout. Aziz Abou Sara, un entrepreneur palestinien de 38 ans, a osé briser le tabou du boycott. Il a annoncé sa candidature au poste de maire bien qu’un Palestinien ne puisse pas le briguer. L’activiste nationaliste voulait «faire bouger les lignes» au nom du pragmatisme. Il a fini par jeter l’éponge fin septembre en invoquant des pressions des autorités israéliennes et palestiniennes. Il venait d’essuyer une fatwa du grand mufti de Jérusalem rappelant l’«interdiction» de participer aux élections. «D’une certaine manière, et avec toutes les réserves nécessaires, Abou Sara proposait un essai à petite échelle pour un seul État, dans lequel Israéliens et Palestiniens pourraient atteindre leurs objectifs collectifs respectifs dans le cadre d’une communauté politique commune unique», note Daniel Seidemann dans un rapport de son organisation.

Voix palestinienne

Moins ambitieux, l’Arabe de Jérusalem Ramadan Dabash, qui a la nationalité israélienne, se contenterait d’un fauteuil au conseil municipal. Riche et fort en gueule, il avait rejoint un temps le Likoud, le parti de Benyamin Nétanyahou. Il veut faire entendre la voix palestinienne à l’hôtel de ville pour obtenir de meilleurs services. Sa candidature serait anecdotique si elle n’était pas la première depuis cinquante ans. «Si on brûle ma voiture, ce n’est pas terrible, j’en achèterais une nouvelle», répond-il lorsqu’on l’interroge sur les menaces de ceux qui l’accusent d’être un «traître». Dans la version en hébreu de son site, il a écrit: «Jérusalem est la capitale indivisible d’Israël, et il est bon qu’elle le soit.» Après réflexion, il a enlevé les six derniers mots en laissant le début de la phrase.