Israël craint une escalade de l’Iran sur le nucléaire, à l’approche de négociations (Louis Imbert – Le Monde)

Selon le renseignement militaire israélien, il faudrait près de deux ans à Téhéran pour obtenir une arme nucléaire, si le régime voulait franchir ce seuil.

Le nouveau secrétaire d’Etat américain, Antony Blinken, se voulait rassurant à l’égard d’Israël. Interrogé le 8 février sur la chaîne américaine CNN, il estimait que le président Biden ne tarderait pas à joindre Benyamin Nétanyahou, qui attend ce premier coup de téléphone depuis le 20 janvier. Ce délai est pourtant exceptionnel : il n’avait fallu que deux jours à Barack Obama après sa réélection, en 2012, pour appeler le premier ministre israélien, en dépit d’une relation personnelle exécrable. Tout comme à Donald Trump, deux jours, après sa prise de fonctions en 2017.

Cela suscite de la gêne à Tel-Aviv, à l’heure où M. Nétanyahou souhaite peser sur la principale urgence diplomatique de l’administration démocrate. Celle-ci dispose d’une fenêtre étroite pour sauver ce qui peut l’être de l’accord international sur le nucléaire iranien de 2015. Israël a de longue date dénoncé ce « deal », et perçoit ces pourparlers comme une incitation à court terme, pour Téhéran, à poursuivre son escalade nucléaire, et à multiplier les incidents régionaux.

Cette menace iranienne, le renseignement militaire d’Israël en a dressé dans son rapport de prévision annuel, lundi 8 février, un tableau contrasté et utile – un effort d’analyse qui se tient à distance des recommandations politiques. En en faisant notamment part au Monde, cet organe ne reprend pas les déclarations du chef d’état-major de l’armée israélienne Aviv Kochavi, qui a suscité des critiques, fin janvier, en dénonçant publiquement l’accord international de 2015 et toute tentative d’y revenir, même au prix d’ajustements.

Accumulation de savoir

Contrairement à M. Kochavi, il n’affirme pas que Téhéran soit déterminé à obtenir et à faire usage d’une arme nucléaire. Quant au délai nécessaire pour franchir ce seuil, si l’Iran le choisissait, cet organe de l’armée n’est pas alarmiste. Il le fixe à un peu moins de deux ans, en prenant en compte non seulement la production d’uranium hautement enrichi (cumulable en quelques mois), mais aussi l’assemblage effectif d’une ogive et d’un propulseur.

Ce délai, le même organe de l’armée l’évaluait à moins d’un an en janvier 2020. Son allongement peut être le fruit d’attaques récentes attribuées à l’Etat hébreu en Iran, qui ont notamment visé, en juillet, un site souterrain de centrifugeuses avancées à Natanz puis, en décembre, un physicien présenté par Israël comme le directeur historique de la branche militaire du nucléaire iranien, Mohsen Fakhrizadeh. Un haut officier a par ailleurs affirmé à la presse israélienne, lundi, que Washington préviendrait son allié avec suffisamment d’avance d’un éventuel échec des pourparlers avec l’Iran, afin qu’Israël puisse préparer une réponse militaire.

Le renseignement de l’armée estime que l’Iran a exploité à bas bruit, dès 2015, des failles de l’accord nucléaire en matière de recherche et développement et d’inspections, tout en reconnaissant qu’il a accéléré après le retrait américain du « deal », en 2018. Ces avancées, les analystes militaires les jaugent à l’aune du savoir accumulé par Téhéran, plutôt qu’à celle de son stock d’uranium enrichi. Ils estiment ainsi que l’Iran prévoit de se débarrasser de tels stocks, comme en 2015, si un « deal » est conclu.

Dans cette phase difficile où doivent s’afficher les mesures de confiance, Israël estime que l’Iran a choisi de multiplier les provocations

En revanche, ils jugent irréversible la maîtrise acquise dans l’exploitation de centrifugeuses avancées. L’espace nécessaire pour reproduire dans un discret site souterrain des installations équivalentes à celles de Natanz, avant 2015, a ainsi diminué d’un quart en six ans, et leur vitesse d’activité s’est multipliée par quatre. Téhéran a aussi amélioré sa maîtrise de l’ensemble du cycle nucléaire, revendiquant notamment la fabrication d’uranium métal.

Quant à la possibilité d’un accord, le renseignement de Tsahal se contente de constater que Téhéran est pressé par l’écroulement de son économie d’y parvenir. La patience affichée début février par le secrétaire d’Etat Blinken l’inquiète. Pour cet organe israélien, Téhéran pourrait se contenter d’un simple desserrement des sanctions, et chercher à restreindre au minimum son programme nucléaire. Concrètement, il souhaite revenir aux termes de 2015, à peine modifiés, et vidés en partie de leur sens par les progrès de Téhéran depuis lors. Un accord sur son programme balistique ne serait envisageable que dans un second temps.

Plafond de verre brisé

Dans cette phase difficile où doivent s’afficher les mesures de confiance, Israël estime que l’Iran a choisi de multiplier les provocations, après en avoir été dissuadé efficacement jusqu’aux dernières heures du mandat de M. Trump. Téhéran planifierait ainsi notamment de nouveau des attentats contre des cibles israéliennes à l’étranger. Il constate que ses services sont présents à Dubaï, où des dizaines de milliers de touristes israéliens se sont rendus depuis la normalisation des relations avec les Emirats arabes unis, en septembre 2020.

Dans ses efforts d’influence auprès de Washington, Israël se prépare à peser d’une seule voix avec les Emirats, tandis que l’Arabie saoudite envisage de suivre l’exemple de son petit allié. Pour le renseignement militaire, il s’agit là d’une bascule de pouvoir considérable dans la région, quoique encore en gestation.

Un plafond de verre a été brisé pour Israël, que l’Iran ne peut regarder qu’avec grande inquiétude. Téhéran le lie à l’intégration d’Israël aux côtés des monarchies du Golfe dans le commandement militaire américain pour le Moyen-Orient, annoncé en janvier par le Pentagone – jusqu’ici, les relations avec Tsahal étaient gérées par le commandement Europe. Dans le même temps, Washington a été autorisé par Israël à déployer son système de protection antimissiles (Iron Dome) sur l’une des bases militaires américaines dans le golfe Persique.