Israël condamne une loi mémorielle sur la Shoah portée par la droite polonaise

Varsovie veut empêcher l’utilisation de l’expression « camp de la mort polonais », mais les Israéliens craignent une volonté de « réécrire l’histoire ».

Tout était réuni pour que la controverse surgisse. Le sujet, le moment, les formulations ambiguës. A la veille du 73e anniversaire de la libération du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, les députés polonais ont adopté vendredi 26 janvier un texte relevant d’une politique mémorielle nationaliste. Approuvé par la chambre basse du Parlement, ce projet de loi prétend défendre l’Etat et la nation polonaise contre la diffamation, au sujet des crimes nazis commis sur le sol national pendant la Seconde guerre mondiale. Il doit encore être examiné au Sénat avant sa signature par le président et son adoption définitive. Mais il a déjà provoqué une crise diplomatique entre la Pologne et Israël, alors même que les relations bilatérales sont étroites entre les deux pays.

Le texte vise à amender la législation sur l’Institut de la mémoire nationale (IPN). Il prévoit en particulier une peine de trois ans de prison pour toute personne qui « publiquement et à l’encontre des faits établis », ferait porter la responsabilité des crimes nazis au peuple ou à l’Etat polonais. Les travaux de recherche et les œuvres artistiques ne seraient pas concernés. L’un des objectifs de ce texte, porté par le parti Droit et Justice (PiS), vise à empêcher l’usage de l’expression « camp de la mort polonais », un raccourci qui exaspère le pays.

Réécriture de l’histoire

Il est factuellement exact que les camps de concentration et d’extermination ont été imaginés et bâtis par le seul régime nazi. Il est aussi vrai qu’il n’y eut pas d’Etat polonais, comme le fut Vichy en France, prêt à collaborer avec l’occupant, responsable de la mort de trois millions de juifs polonais et de trois millions de Polonais. Mais la droite polonaise a des visées plus larges. Elle a entrepris une réécriture de l’histoire dans laquelle le peuple ne peut être qu’héros ou martyr, au nom d’une vision mythifiée et romantique.

Il s’agit d’une forme de réaction contre le choc de conscience que représenta la publication du livre de l’historien Jan Tomasz Gross, intitulé Les Voisinsun massacre de Juifs en Pologne (Fayard, 2002). Il y imputait à des villageois polonais le massacre de 1 600 juifs dans la localité de Jedwabne, en 1941. Cette œuvre ouvrit un débat national enflammé sur la responsabilité des Polonais pendant la seconde guerre mondiale dans certains crimes, sur l’antisémitisme, sur les expropriations commises contre les juifs.

Aux yeux des Israéliens, ce projet législatif ressemble à une forme de révisionnisme d’Etat, conduit par la droite polonaise pour nier toute idée de complicités – individuelles – avec l’occupant nazi. Et ce alors qu’il existe d’innombrables témoignages de rescapés ou de descendants de victimes, qui mettent en exergue la responsabilité directe de Polonais dans des crimes, pendant la guerre mais aussi après, lorsque les juifs voulaient revenir dans leurs villages.

Les propos tenus par le nouveau premier ministre, Mateusz Morawiecki, ne risque pas de rassurer les observateurs israéliens. « Les juifs, les Polonais et toutes les victimes devraient être les gardiens de la mémoire au sujet de ceux qui ont été assassinés par les Nazis.  Auschwitz-Birkenau n’est pas un nom polonais, et Arbeit Macht Frei [le travail rend libre] n’est pas une expression polonaise. » En somme, le gouvernement refuse la complexité et les ambiguïtés de l’histoire, afin de classer le peuple polonais, dans son ensemble, parmi les victimes, au même titre que les juifs.

En Israël, la polémique a pris une tournure aigre en raison d’un échange sur Twitter entre le chef du parti centriste Yesh Atid, Yaïr Lapid, et l’ambassadeur de Pologne. «Je condamne fermement cette nouvelle loi qui tente de nier la complicité polonaise dans l’Holocauste, écrivait le député samedi. Celui-ci a été conçu en Allemagne mais des centaines de milliers de Juifs y ont été tués sans avoir jamais rencontré un soldat allemand. Il y a eu des camps de la mort polonais et aucune loi ne peut rien y changer. » Cette dernière phrase a déclenché l’incendie. Des propos qualifiés de « honteux » sur le compte de l’ambassade polonaise à Tel Aviv. Dès lors, tous les responsables politiques ont exprimé leur avis.

Rare unanimité en Israël contre le projet de loi

Qualifiant ce projet d’« infondé », le premier ministre Benyamin Nétanyahou a demandé la convocation du chargé d’affaires polonais, afin de lui exprimer son opposition. « Nous n’accepterons aucune tentative pour réécrire l’histoire. Nous n’accepterons aucune restriction dans la recherche de la vérité historique », a-t-il prévenu dimanche, en ouverture du conseil des ministres. Le chef du gouvernement ne veut pas que la crise s’envenime. Il compte beaucoup sur Varsovie pour défendre des positions favorables à Israël au sein de l’Union européenne, et notamment pour bloquer toute pénalisation et stigmatisation des colonies en Cisjordanie. De son côté, le gouvernement polonais, embarassé par l’ampleur de la polémique, peut encore trouver une issue en modifiant le texte ou en l’enterrant.

Une rare unanimité politique s’est exprimée en Israël pour dénoncer le projet de loi polonais. Les députés arabes à la Knesset ont joint leur voix aux protestations. « La décision du gouvernement polonais est honteuse et dangereuse, a expliqué Ayman Odeh, leur chef de file. La négation de l’Holocauste nous rappelle les heures les plus sombres de l’histoire, et seule une reconnaissance profonde des injustices du passé nous garantit que la valeur de la vie humaine sera respectée à l’avenir. »

Le centre Yad Vashem a publié pour sa part un communiqué dans lequel il souligne le risque d’un « effacement des vérités historiques ». Même si l’expression « camps de la mort polonais » est contestable à juste titre, Yad Vashem s’émeut de la « distorsion sérieuse » que représentent « les restrictions sur les déclarations des chercheurs et d’autres personnes au sujet de la complicité directe ou indirecte des Polonais dans les crimes commis sur leur sol pendant l’Holocauste. » Dès lors, le centre continuera de soutenir les recherches sur « la vérité complexe » de l’attitude polonaise à l’égard des juifs pendant la seconde guerre mondiale.

Le Monde