En Israël, Benyamin Nétanyahou seul contre tous (Thierry Oberlé – Le Figaro)

Cerné par les affaires politico-judiciaires, le premier ministre israélien affectionne la posture de victime face aux médias, policiers, magistrats, universitaires et anciens haut gradés de Tsahal qui veulent sa peau. Alors que ce début de campagne électorale se polarise sur sa personne, les législatives du 9 avril prennent des allures de référendum.

Ce jeudi 28 février, Benyamin Nétanyahou surgit comme un diable de sa boîte à l’heure du prime time sur les écrans. «Bibi», comme l’appellent ses partisans, tonne, ricane et surjoue la stratégie de l’émotion. Le plus haut magistrat d’Israël, le procureur général Avichai Mandelblit, vient de l’informer deux heures plus tôt par courrier de son intention de l’inculper et de le faire juger pour corruption, fraude et abus de confiance. Cerné depuis des mois par les affaires politico-judiciaires, le premier ministre, qui a toujours clamé son innocence, dénonce une «chasse aux sorcières». «Ils ne rechignent devant rien! Ils versent le sang de ma femme, ils persécutent mon fils, ils font vivre à ma famille les sept cercles de l’enfer!»

Dante n’aurait pas dit mieux. «Ils»? Ce sont les médias bien sûr, mais aussi les policiers, les magistrats, les universitaires, les anciens haut gradés de Tsahal. Bref, ces élites «gauchisantes» qui veulent sa peau. Benyamin Nétanyahou se dit victime d’une cabale pour mieux convaincre l’électorat populaire de voter encore pour lui le 9 avril.

À 69 ans, il veut gagner un cinquième mandat et battre le record de longévité de David Ben Gourion, le père de l’État hébreu, au pouvoir durant treize ans et quatre mois. S’il parvient à former un nouveau gouvernement, il pourrait le dépasser en juillet. Dans un pays où la vie politique a des allures de série télé façon House of Cards, ce turbulent «roi de la com» affronte pour cette «saison 5» des ennemis intimes: le procureur Mandelblit, son ancien collaborateur qui a l’intention de l’inculper pour corruption, les stars des médias avec lesquelles il entretient des relations tumultueuses, et Benny Gantz, son ex-chef d’état-major de l’armée devenu son rival aux législatives, qui fait jeu égal avec lui dans les sondages. Il est seul contre tous, une posture qu’il affectionne. La première partie de la campagne se polarise sur sa personne et les législatives prennent des allures de référendum.

Le chiffon rouge du complot

Ce 28 février, le chef de gouvernement évite d’attaquer frontalement le procureur général d’Israël. Cela serait bien trop risqué. Très respecté, le méticuleux et rigoureux magistrat a, de l’avis général, pour seule ligne de conduite la protection de l’État de droit. Alors, Benyamin Nétanyahou agite le chiffon rouge d’un complot dont Avichai Mandelblit serait complice par faiblesse. «La gauche sait qu’elle ne peut pas nous battre dans les urnes, c’est pourquoi elle se livre à des persécutions politiques, assène le chef du gouvernement. Elle a monté une campagne de pression presque inhumaine sur le procureur général qui n’est que de chair et de sang. Elle a réussi!» Dans la lettre qu’il lui avait adressée un peu plus tôt pour notifier sa mise en cause, Avichai Mandelblit avait été sévère. «Vous avez abusé de votre autorité en prenant en compte d’autres considérations liées à vos intérêts personnels et à ceux de votre famille», écrivait-il à son ancien patron. Sa décision – même si elle n’est pas définitive – constitue une première. Confronté à une mise en accusation, Ehoud Olmert, le prédécesseur de «Bibi» avait préféré en 2009 démissionner avant d’être inculpé, puis avait été emprisonné durant seize mois après sa condamnation. Benyamin Nétanyahou a choisi l’option inverse. Il reste en place au risque de ne plus être le maître de son destin. Une situation inédite pour cet animal politique passé maître dans l’art de l’anticipation.

Avant leur face-à-face, le premier ministre et le magistrat ont longtemps été côte à côte. Benyamin Nétanyahou a couvé la brillante carrière de l’ancien avocat général des armées. Il l’a nommé secrétaire juridique de son cabinet du premier ministre, puis a approuvé sa nomination au sommet de l’appareil judiciaire du pays. «Avichai Mandelblit est un candidat très méritant. Il fait sienne la conception traditionnelle de la loi et de son application et défend la primauté du droit», avait, voici deux ans, estimé le premier ministre. Mais quelques mois après son entrée en fonction, les affaires liées à de présumés trafics d’influence ont éclaté. «Les deux hommes entretenaient des rapports de proximité et de confiance. Leur relation était professionnelle et respectueuse. Les attaques selon lesquelles Mandelblit serait soudain susceptible de céder à des manipulations ou d’y participer ne correspondent pas à son profil et son parcours. Elles ne tiennent pas la route!» estime un familier de la Rue Balfour, la maison du premier ministre.

Apparemment convaincu que les suspicions s’effondreront comme «un château de cartes» quand il présentera après les élections ses arguments à la justice, Benyamin Nétanyahou soutient la thèse d’une conspiration des élites contre sa personne. S’il comporte une part importante de calcul populiste, son système de défense n’est pas seulement guidé par l’opportunisme. Le chef de la droite israélienne entretient une méfiance instinctive envers le «vieil establishment». Il ne s’identifie pas, tout comme ses électeurs, aux hauts fonctionnaires et aux intellectuels laïques et de gauche souvent d’origine ashkénaze qui ont durant des décennies dominé la vie publique du jeune État hébreu.

«Ce rapport aux élites est lié à l’histoire de son père, Bension Nétanyahou, professeur d’histoire, sioniste révisionniste marginalisé dans le cadre académique et politique par les milieux libéraux. “Bibi” est cultivé et possède de nombreux diplômes» rappelle le journaliste et écrivain Anshel Pfeffer, auteur d’une biographie remarquée de Benyamin Nétanyahou (1). «Chez lui, les socialistes sionistes au pouvoir étaient traités de bolcheviks. Il est difficile de mesurer l’impact de cet environnement familial sur sa vision du monde, mais il est certain qu’il joue un rôle.» En guerre ouverte contre les médias, le chef du gouvernement a débuté sa campagne en janvier en ouvrant le feu contre la presse. Ses partisans du Likoud ont placardé une affiche à Tel-Aviv désignant à la vindicte des automobilistes quatre célèbres journalistes avec un slogan: «Ils ne décideront pas!» Le ton était donné. Benyamin Nétanyahou reproche aux médias dans leur ensemble de vouloir sa peau. Sa désillusion est d’autant plus cruelle que sa carrière a démarré grâce à ses coups d’éclat médiatiques et son sens inné, perfectionné aux États-Unis dans les années 1980, de la communication.

Un mouvement «Tout sauf Bibi»

D’une grande liberté de ton, les journaux le critiquent vertement. Ils peuvent lui dénier jusqu’à son patriotisme. «L’excuse de “protéger la Terre d’Israël” ne rend pas tout kasher. Surtout quand c’est un mensonge. Nétanyahou ne se bat pour la “Terre d’Israël”. Il se bat pour sa liberté personnelle», écrit par exemple l’éditorialiste Ben Caspi, la bête noire du premier ministre, à propos de l’alliance électorale passée par ce dernier avec l’extrême droite suprémaciste. «Ce n’est pas une posture de dire que les médias sont contre lui, c’est une réalité. Ils n’acceptent pas que l’on ne pense pas comme eux. Bibi est décomplexé et cela ne leur plaît pas», estime Boaz Bismuth, le rédacteur en chef d’Israel Hayom, un quotidien gratuit de qualité à fort tirage, favorable au premier ministre et à son parti, le Likoud. «Nétanyahou a compris que nous avons changé de monde. Il a sur le dos les vieilles élites, ses médias et ses hauts fonctionnaires, mais il a avec lui ses électeurs dans une société qui a glissé à droite», poursuit-il.

Benny Gantz compare le chef du gouvernement à un « Louis XIV » avant tout soucieux de ses plaisirs et de ses intérêts privés. Il l’accuse de diviser pour mieux dominer, de creuser des fossés entre communautés.

Les diatribes antigauchistes de «Bibi» n’épargnent pas le général à la retraite Benny Gantz, son grand rival du 9 avril. L’ancien chef d’état-major, qui a dirigé Tsahal durant le règne de Benyamin Nétanyahou et mené avec lui la guerre à Gaza en 2014, n’a pourtant rien d’un trublion. Son programme de centre droit axé sur les questions de sécurité, la préoccupation majeure des électeurs, est proche de celui de son adversaire. Sûr de lui et rassurant, il rassemble car il incarne le «tout sauf Bibi». Benny Gantz compare le chef du gouvernement à un «Louis XIV» avant tout soucieux de ses plaisirs et de ses intérêts privés. Il l’accuse de diviser pour mieux dominer, de creuser des fossés entre communautés. Allié à un ex-journaliste de télévision, Yair Lapid, leader de l’opposition, il est flanqué d’un duo d’anciens patrons de Tsahal donnant à l’attelage un air de «parti des généraux». «Lui seul peut faire tomber Bibi» note Dror Even-Sapir, l’analyste politique d’I24News. «Nétanyahou a eu ces dernières années des relations compliquées avec l’establishment militaire, mais le paradoxe c’est que ni l’un ni l’autre ne sont de véritables va-t-en-guerre.» Lorsque Benny Gantz avait quitté ses fonctions, Benyamin Nétanyahou lui avait rendu un vibrant hommage. Cinq ans plus tard, les couteaux sont tirés. La bataille du 9 avril s’annonce disputée. Selon les derniers sondages à accueillir avec prudence, Benny Gantz a une tête d’avance sur son adversaire, mais celui-ci est mieux placé pour monter une coalition gouvernementale. La seule certitude est que Benyamin Nétanyahou, politicien hors pair, ne laissera rien au hasard et sera, une fois de plus, prêt à tout pour rafler la mise.