Comment Israël a vainement traqué Yasser Arafat

Dès la fin des années 1960, l’homme au légendaire keffieh noir et blanc a été la cible de multiples tentatives d’assassinat échafaudées par l’État hébreu, persuadé que sa mort permettrait de tuer dans l’œuf le mouvement national palestinien. Le leader ne soupçonne alors sans doute pas qu’il doit en partie son salut aux scrupules de ceux qui le pourchassent.

Le lieutenant-colonel Uzi Dayan venait d’arriver à Nahariya en compagnie de son épouse, Tamar, ce 4 juin 1982, lorsqu’une pluie de roquettes en provenance du Liban interrompit sa lune de miel. Tandis que le ministre de la Défense, Ariel Sharon, pilotait dans l’urgence les ultimes préparatifs de l’opération «Paix en Galilée», il se mit en route et rejoignit la 188e brigade de chars juste à temps pour franchir la frontière. «C’est seulement quelques jours plus tard, se souvient-il, alors que nous venions de prendre position dans les faubourgs de Beyrouth, que Meir Dagan vint me trouver pour me confier un job très spécial.»

L’équipe dont il prend alors la tête, composée de six hommes, s’établit dans un appartement vide qui jouit d’une vue imprenable sur la capitale libanaise. Baptisée «Dag Maluach » («poisson salé», en hébreu), elle est en contact permanent avec l’armée de l’air, ainsi qu’avec l’unité chargée des écoutes téléphoniques. Sa mission: passer la ville au peigne fin pour localiser Yasser Arafat et coordonner son élimination. Au cours des semaines qui suivent, plus d’une dizaine de frappes aériennes seront conduites sous ses ordres contre des bâtiments où le dirigeant palestinien est soupçonné d’avoir trouvé refuge.

« Tuez les tous »

Cette page d’histoire, longtemps tenue secrète, est aujourd’hui dévoilée par le journaliste Ronen Bergman dans un livre à paraître en anglais*. Il y retrace les nombreuses tentatives d’assassinat échafaudées par l’armée et les services secrets israéliens, à partir de la fin des années 1960, contre l’homme au légendaire keffieh noir et blanc. Dès les premières opérations de guérilla menées par le Fatah, au lendemain de la guerre des Six-Jours, Arafat fut identifié comme un adversaire redoutable. Une partie de l’appareil sécuritaire se met à considérer que son élimination permettrait de tuer dans l’œuf le mouvement national palestinien. Il est tour à tour traqué à Jérusalem-Est et en Cisjordanie, où il vit dans la clandestinité, puis en Jordanie et à Beyrouth.

En 1979, la multiplication des raids meurtriers menés depuis le Liban par des groupes armés palestiniens renforce la détermination des généraux israéliens. «Tuez-les tous», ordonne Rafaël Eitan, chef d’état-major de l’armée, après le meurtre d’un civil et de sa fille de 4 ans à Nahariya.

Trois ans plus tard, alors qu’il s’apprête à déployer 76.000 soldats dans le sud du territoire libanais, Ariel Sharon fait de la liquidation du leader palestinien une priorité. Il faudra dès lors à Yasser Arafat un mélange de chance et de prudence hors du commun pour échapper à cette redoutable machine à tuer. «Ce fut une mission particulièrement complexe, raconte Uzi Dayan, parce qu’il se cachait au milieu d’innocents et ne dormait jamais deux nuits de suite au même endroit.»

Une bombe d’une tonne

Sous pression de leur hiérarchie, les hommes de Dag Maluach le pistent sans relâche et ne négligent aucun indice. «Chaque fois qu’on retrouvait sa trace, poursuit Dayan, nous ne disposions que d’un temps très court pour évaluer la fiabilité du renseignement, mesurer le risque de provoquer des dégâts collatéraux, choisir la munition appropriée et finalement décider si le jeu en valait la chandelle.»

Au cœur de l’été 1982, le chef de l’OLP se fait de plus en plus insaisissable à mesure que les explosions se multiplient dans son sillage. Mais il ne soupçonne peut-être pas qu’il doit en partie son salut aux scrupules des hommes qui le traquent. Dans la pénombre de leur quartier général, Uzi Dayan et ses subordonnés pèsent en permanence le pour et le contre. Le jour où on les informe que leur cible a trouvé refuge dans les sous-sols d’un immeuble d’une dizaine d’étages, ils hésitent durant de longues minutes. Il faudrait une bombe d’une tonne pour liquider le fugitif, et celle-ci risque de faire des centaines de victimes. Au dernier moment, ils renoncent à donner leur feu vert.

Envoyer un groupe de tueurs dans les pas d’un journaliste

«À plusieurs reprises durant ces semaines de traque, Eitan s’est mis en colère et m’a rappelé que le choix des cibles relevait de sa responsabilité», confie Dayan. Mais le chef de Dag Maluach sait aussi que la décision de frapper ou d’attendre lui appartient en dernier ressort. Début juillet, un débat s’engage au sein de l’équipe pour savoir s’il est légitime d’envoyer un groupe de tueurs dans les pas du journaliste israélien Uri Avnery, qui s’apprête à franchir les lignes ennemies pour interviewer Arafat, au risque de mettre sa vie en péril. Leur réponse est positive mais les services de sécurité de l’OLP, méfiants, parviennent à déjouer le complot.

À deux ou trois autres reprises, la petite équipe est convaincue d’avoir sa cible dans le viseur, mais joue de malchance – comme ce jour où le missile tiré sur ses ordres pulvérise un local quelques minutes avant l’arrivée du chef palestinien. «Ne vous méprenez pas sur le sens de nos hésitations, insiste Uzi Dayan. Nous étions tous convaincus qu’Arafat était une cible légitime. Mais il nous semblait aussi que nous n’avions pas le droit de tuer des dizaines d’innocents pour atteindre ce but.»

«Ariel Sharon, qui n’oubliait aucune victime ­israélienne du terrorisme, éprouvait une haine personnelle à l’encontre d’Arafat»

David Ivry, général de réserve

Le 30 août 1982, après des semaines d’intenses bombardements, la mission de Dag Maluach est brusquement suspendue lorsqu’un accord conclu sous pression des États-Unis met fin au siège de Beyrouth. Quelque 14.000 combattants de l’OLP sont autorisés à quitter la ville par bateau, sous protection d’une escorte franco-américaine, en direction d’Athènes puis de Tunis. «Nous avions ce jour-là un sniper près du port qui tenait Arafat en ligne de mire, révèle Dayan, mais Menahem Begin, qui avait donné sa parole, lui a refusé l’autorisation de tirer…»

La trêve, cependant, ne sera que de courte durée. Quelques jours après l’exfiltration du chef palestinien, le ministre de la Défense donne l’ordre de retrouver sa piste. «Ariel Sharon, qui n’oubliait aucune victime israélienne du terrorisme, éprouvait une haine personnelle à son encontre», se souvient le général de réserve David Ivry. Ancien commandant de l’armée de l’air, ce septuagénaire dirige aujourd’hui la filiale israélienne du groupe Boeing. Son bureau, situé au 16e étage d’une tour voisine du ministère de la Défense, offre une vue à couper le souffle sur Tel-Aviv.

«Nous reçûmes l’ordre de nous tenir prêts à abattre en plein vol des ­avions à bord desquels il pourrait prendre place»

David Ivry, général de réserve

De l’invasion israélienne aux derniers jours de décembre 1982, Ivry fut l’un des acteurs clés de la campagne secrète pour tuer le chef de l’OLP. «C’était dix ans avant Oslo, explique-t-il, et chacun avait en tête le nom de civils israéliens morts par sa faute.» À plusieurs dizaines de reprises, il donna l’ordre à ses pilotes de décoller, puis de se tenir prêts à viser les repaires supposés d’Arafat à Beyrouth. «Avant toute frappe, dit-il, j’insistais pour avoir un maximum de précisions sur la nature de la cible et le nombre de civils susceptibles de se trouver dans les parages.» Une science inexacte, reconnaît-il, qui conduisit à des pertes civiles, mais permit sans doute à sa cible d’échapper à une mort annoncée.

Et l’exercice se corsa encore lorsque le chef palestinien, une fois arrivé à Athènes, disparut dans la nature. «À l’automne, poursuit David Ivry, les rumeurs le signalant en partance pour telle capitale arabe se multiplièrent. C’est alors que nous reçûmes l’ordre de nous tenir prêts à abattre en plein vol des avions à bord desquels il pourrait prendre place…»

Le 23 octobre 1982, il est environ 16 h 30 lorsque le patron de l’armée de l’air reçoit un message en provenance d’Athènes. Arafat, lui assure-t-on, vient d’être localisé à l’aéroport et s’apprête à embarquer à bord d’un DHC-5 Buffalo à destination du Caire. Dans le quart d’heure qui suit, David Ivry ordonne à deux F-15 stationnés sur la base de Tel Nof, au sud de Tel-Aviv, de décoller. «Ce jour-là, détaille-t-il, j’ai personnellement briefé le commandant de l’unité en lui précisant que les pilotes avaient interdiction de tirer tant que je ne leur en aurais pas donné l’ordre.»

« Faites demi-tour. Vous rentrez à la maison. »

Le général, qui a organisé seize mois plus tôt le bombardement du réacteur nucléaire d’Osirak, près de Bagdad, n’en est pas à sa première mission sensible. Mais un détail, cette fois, le chiffonne. «Je ne comprenais pas ce qu’il allait faire en Égypte, raconte-t-il, alors que l’accord avec Washington prévoyait expressément qu’il devait rejoindre Tunis.» Une fois puis deux, il demande au Mossad de vérifier son «tuyau» tandis que les deux chasseurs se rapprochent à grande vitesse de leur cible. Mais plus les minutes passent, et plus ses doutes s’approfondissent. Une vingtaine de Palestiniens blessés au cours du massacre de Sabra et Chatila, lui précise-t-on maintenant, ont pris place à bord de l’avion. Et voici qu’on lui parle d’un frère médecin qui ressemble étrangement à Yasser Arafat. À 17 h 23, David Ivry entre en communication avec ses pilotes. «Faites demi-tour, leur dit-il. Vous rentrez à la maison.»

Ariel Sharon, précise Ronen Bergman, ne se laissa pas décourager par ces occasions manquées et envisagea même de faire abattre des avions de ligne à bord desquels le chef de l’OLP était soupçonné d’avoir pris place. Mais la fenêtre se referma progressivement à mesure qu’Arafat, dans les années 1980, se résignait à négocier un règlement politique du conflit et gagnait en respectabilité. La signature des accords d’Oslo, en 1993, lui valut le prix de Nobel de la paix. Elle fit de lui un acteur intouchable avant que l’explosion des violences durant la seconde intifada ne réveille, jusqu’à sa mort en novembre 2004, la colère d’Israël. «Aujourd’hui encore, soupire Uzi Dayan, je suis convaincu que son élimination aurait changé le cours de l’histoire et sauvé un grand nombre de vies.»