Israël : le service militaire des ultraorthodoxes menace la coalition au pouvoir (Piotr Smolar – Le Monde)

Un projet de loi réglementant l’exemption dont bénéficient les jeunes hommes étudiant la Torah a été adopté en première lecture à la Knesset.

Peu de sujets en Israël suscitent autant de passions que l’inégalité devant le service militaire. Les ultraorthodoxes bénéficient historiquement d’une exemption, permettant aux jeunes hommes étudiant la Torah dans les yeshivas (écoles religieuses) d’échapper à cette obligation. Lundi 2 juillet, par 63 voix contre 37, la Knesset a adopté en première lecture une nouvelle tentative de règlement de cette question, par la loi et les quotas. Mais le projet, au lieu de susciter un consensus, menace la coalition au pouvoir.

Le texte a été préparé par un comité d’experts au sein du ministère de la défense. Pour Avigdor Lieberman, le titulaire du portefeuille, il était hors de question de se soumettre aux positions maximalistes des rabbins ultraorthodoxes. Le gouvernement doit trouver une issue d’ici à septembre, date butoir fixée par la Haute Cour de justice en septembre 2017, lorsque cette dernière avait considéré illégal et illégitime le système d’exemption pour les haredim. Au nom d’un principe : la rupture d’égalité entre citoyens.

LE MINISTRE DE LA SANTÉ, QUI DIRIGE LE JUT, A PRÉVENU QUE LE PARTI QUITTERAIT LA COALITION
AU POUVOIR SI LE TEXTE PASSAIT

Le conseil des sages de la Torah, la faction hassidique de Judaïsme unifié de la Torah (JUT), l’un des deux partis ultraorthodoxes à la Knesset, refuse tout compromis. Il estime que les étudiants haredi, qui consacrent leur vie à Dieu et aux textes sacrés, ne peuvent dévier de cette mission. Le ministre de la santé, Yaakov Litzman, qui dirige le parti, a prévenu lundi que le JUT quitterait la coalition au pouvoir si le texte passait, au bout des trois lectures.

Les deux formations ultraorthodoxes ont été choyées par le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, depuis leur retour au gouvernement, au printemps 2015. Elles savent qu’une alliance aussi favorable ne se représentera peut-être pas. Mais la conscription est un sujet identitaire fondamental. Les deux partis espèrent que des amendements au texte seront possibles avant son adoption définitive.

En mars, Judaïsme unifié de la Torah avait déjà exercé un chantage sur M. Nétanyahou, menaçant de se retirer du gouvernement si une nouvelle exemption collective n’était pas inscrite dans la loi. Le premier ministre avait fini par trouver une issue à la crise, après avoir hésité lui-même sur l’intérêt d’élections anticipées, en raison des affaires judiciaires qui le visent, lui, son épouse et son entourage.

Prétendant incarner le vote laïque de droite, intransigeant sur les questions sécuritaires, le ministre de la défense, Avigdor Lieberman, a pris en main la formulation d’une nouvelle législation, qui répondrait aux intérêts de l’armée sans aliéner les haredim. Et, de fait, ces derniers ont déjà obtenu une victoire : la dépénalisation du refus de servir, qui n’entraînerait que des amendes. Malgré cela, les deux partis ultraorthodoxes, Judaïsme unifié de la Torah et Shas, ont pris position contre le texte.

Egalement des tensions au sein de l’opposition

En revanche, les centristes de Yesh Atid, qui ont participé au gouvernement Nétanyahou jusqu’à la fin 2014 avant de rejoindre l’opposition, ont décidé d’apporter leur soutien au texte. Leur chef de file, l’ancien journaliste Yaïr Lapid, a estimé que le projet reprenait largement celui qu’il avait lui-même fait adopter en mars 2014.

Ce texte prévoit de simples sanctions financières contre les yeshivas qui ne satisferont pas, au bout de trois ans, les objectifs chiffrés d’étudiants enrôlés dans l’armée ou dans le cadre du service civil. Dans les deux cas, des programmes spéciaux ont été mis en place à l’attention des ultraorthodoxes pour faciliter leur intégration. Cet objectif chiffré évoluera ensuite par périodes, sur dix ans.

Le projet a provoqué de vives tensions au sein de l’opposition. Les travaillistes espéraient organiser un vote de défiance contre Benyamin Nétanyahou. Evoquant une « trahison de [leurs] soldats », Avi Gabbay, le chef de file des travaillistes, a accusé Yaïr Lapid d’opportunisme. Mais ce dernier, soupçonné souvent d’être un homme sans convictions, mu par sa seule ambition, espère apparaître comme un dirigeant responsable. « Le rôle de l’opposition n’est pas de s’opposer à des lois bonnes et correctes pour l’Etat et le peuple d’Israël », a expliqué Yaïr Lapid devant son groupe parlementaire.