En Iran, le retour des sanctions marginalise Hassan Rohani (Louis Imbert – Le Monde)

Après le retrait américain de l’accord nucléaire, ses alliés prennent leurs distances avec le président iranien.

Le président iranien, Hassan Rohani, a été passé sur le gril par le Parlement, durant deux longues heures de questions et réponses sur sa politique économique, mardi 28 août, alors que le pays peine face au retour des sanctions américaines. Une fois seulement dans l’histoire de la République islamique, un président avait ainsi été convoqué devant les parlementaires : l’ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad avait dû se prêter à l’exercice en fin de mandat, en 2012, au pic de la crise nucléaire et des sanctions internationales contre le pays, et alors qu’il achevait de s’isoler en luttant avec les instances non élues et le Guide suprême, Ali Khamenei.

M. Rohani est apparu lui aussi manifestement seul, mardi. C’était la raison d’être de cette séance aux allures de défouloir : les factions iraniennes ont pris leurs distances avec un président modéré affaibli. Le retrait américain de l’accord international sur le nucléaire de juillet 2015, au mois de mai, a plombé sa politique d’ouverture économique. Une première vague de sanctions américaines, adoptée début août, décourage les investissements d’entreprises occidentales. Dans une dégringolade inquiétante, la monnaie iranienne a perdu 60 % de sa valeur sur l’année.

LE PARLEMENT A FAIT SAUTER DEUX FUSIBLES EN DÉMETTANT LES MINISTRES DU TRAVAIL ET DE L’ÉCONOMIE

Face au refus de M. Rohani de remanier son gouvernement, les parlementaires ont eux-mêmes fait sauter deux fusibles en août : ils ont démis les ministres du travail et de l’économie. Selon l’agence de presse Tasnim, proche des militaires, une motion de censure contre un troisième, en charge de l’industrie et des mines, a déjà recueilli l’assentiment de soixante-dix parlementaires (sur 290). Le directeur de la banque centrale a, par ailleurs, été renvoyé et un vice-gouverneur de l’institution a été arrêté pour des faits de corruption, alors que la justice poursuivait des changeurs de devises, accusés de spéculer sur la crise.

« Vous avez créé une montagne d’espérances » en vantant à l’excès les bénéfices que tirerait le pays de l’accord nucléaire, a accusé mardi Mojtaba Zolnour, député de la ville religieuse de Qom, mais « un seul coup de pied de Trump aura suffi à ce que tout s’effondre, et vous vous retrouvez sans alternative ».

Dans sa défense, M. Rohani a paru chercher à éviter les coups. « On ne devrait pas dire que nous faisons face à une crise. Il n’y a pas de crise. Si on dit qu’il y a une crise, cela constituera un problème pour la société puis une menace », affirmait-il, en rappelant que l’Iran commence à peine à subir les effets des pressions américaines. Un deuxième volet de sanctions doit frapper le pétrole et les échanges financiers en novembre : Washington a promis de réduire à zéro les exportations de brut du pays.

Pour M. Rohani, la chute de la devise n’est qu’un symptôme : celui d’une perte de confiance des Iraniens, qu’il s’agit de rassurer. « Les gens n’ont pas peur des Etats-Unis. Ils ont peur de notre désunion », a-t-il poursuivi. Le chômage est à la hausse et M. Rohani s’est privé des moyens d’atténuer les effets des sanctions sur les plus pauvres, en supprimant l’essentiel des aides directes dont avait abusé M. Ahmadinejad, et qui avaient déchaîné l’inflation. Mais pour son successeur, homme du sérail et technocrate, « le plus grave, c’est que bien des gens ne croient plus en l’avenir de la République islamique et doutent de ses capacités ».

Factions ultraconservatrices

Depuis son arrivée au pouvoir, en 2013, M. Rohani s’était efforcé de rassembler une coalition de pragmatiques de tous bords et de se ménager le soutien du Guide. Il fait aujourd’hui de l’unité du « système » politique la condition de sa survie. Il est cependant forcé de constater que ses alliés réformateurs s’écartent de lui : certains ont voté la défiance, dimanche, contre son ministre de l’économie. Il accuse ses rivaux d’user des pressions de Washington pour régler leurs comptes avec lui – un classique de la vie politique iranienne.

A demi-mot, il estime que les factions ultraconservatrices ont, en réalité, incité le président américain, Donald Trump, à se désengager du « deal » nucléaire. M. Rohani et ses partisans jugent qu’ils ont provoqué des manifestations de mécontentement populaire, en décembre 2017, pour l’affaiblir. Celles-ci avaient dégénéré pour gagner plus de 80 villes, et leur répression avait fait au moins 25 morts et des milliers d’arrestations, selon un bilan officiel. Ces « incidents » ont exposé la fragilité du pays, selon M. Rohani. Ils auraient fini par représenter une « tentation » pour M. Trump, l’incitant à précipiter la crise à coups de sanctions.

Les parlementaires ont voté par quatre fois la défiance à différents volets de la politique économique de M. Rohani, mardi. Ils ne l’ont épargné que sur la question des pressions américaines exercées sur les banques, contre lesquels il n’a que peu de moyens de lutter. Ces motions devaient être transmises à la justice, instance dominée par les ultraconservateurs, qui pourrait éventuellement s’en saisir.

En juillet, les rivaux de M. Rohani avaient agité la menace d’une destitution du président. C’était durant une série de manifestations contre la crise économique, qui avaient frappé le grand bazar de Téhéran – les alliés de M. Rohani jugent, là aussi, qu’elles ont été suscitées par des factions conservatrices.

Cependant, ce président modéré, respecté à l’étranger, demeure un rempart et un point d’équilibre pour le système, y compris dans son rôle de punching-ball. Le Guide suprême a clairement exprimé, durant l’été, que lui retirer la confiance reviendrait à « jouer le jeu de l’ennemi ».