Iran: «Le régime n’est pas menacé à court terme» (Georges Malbrunot – Le Figaro)

INTERVIEW – Spécialiste de l’Iran à Sciences Po, Clément Therme vient de publier L’Iran et ses rivaux. Entre nation et révolution, aux Éditions Passés composés.

LE FIGARO. – L’influence de l’Iran au Moyen-Orient est-elle remise en cause par la mort du général Soleimani et les manifestations anti-iraniennes au Liban, en Irak?

Clément THERME. – Non, pas par la mort de Soleimani, car il était simplement la vitrine du système d’influence iranienne hors de ses frontières. Javad Zarif, le chef de la diplomatie, l’a dit la semaine dernière à Munich: son martyr est encore plus utile que sa figure vivante. Sa disparition n’est pas un obstacle au maintien de l’influence iranienne au Moyen-Orient. Le véritable obstacle, c’est le retour d’un nationalisme patriotique économique et séculier chez les chiites irakiens et au Liban, qui ne permet plus à l’Iran de développer son soft power. Jusque-là, c’était au nom d’un khomeynisme transnational que l’Iran s’étendait. La République islamique a désormais un problème de modèle.

Comment peut-elle y répondre?

Comme toujours depuis 2001 avec la guerre d’Afghanistan et surtout après la guerre d’Irak en 2003, en capitalisant sur les erreurs américaines. Et la dernière en date, c’est le plan de paix israélo-palestinien de Donald Trump, tellement pro-israélien qu’il ne fonctionnera pas. C’est une aubaine pour Téhéran, qui va capitaliser sur le rapprochement entre certains pays arabes et Israël. L’Iran pourra se présenter comme le pays leader du front du refus et du rejet de cette nouvelle alliance entre les États-Unis, Israël et l’Arabie saoudite. En 2006, déjà après la guerre entre Israël et le Hezbollah, on avait vu les masses arabes soutenir le président iranien Mahmoud Ahmadinejad. La politique de Trump de pressions maximales avec ses sanctions très dures appauvrit l’Iran, mais à court terme, son tropisme israélien pourrait renforcer l’aura de l’Iran au Moyen-Orient.

L’Iran s’oriente vers un Parlement ultraconservateur et l’an prochain l’élection d’un dur à la présidence de la République. Le système pourra-t-il s’ouvrir tant que le guide suprême Ali Khamenei est au pouvoir?

La lutte de pouvoir pour la succession du guide est déjà engagée, et elle est très vive. On l’a vu récemment avec la marginalisation du puissant clan Larijani, et ces élections au Parlement s’inscrivent dans cette lutte de pouvoirs. Les Larijani soutenaient le président de la République modéré Hassan Rohani pour qu’il devienne le prochain guide suprême. Or, Rohani, très affaibli par le retrait américain de l’accord nucléaire, a perdu, et avec lui les Larijani. Conséquence: Ali, le président du Parlement, a décidé de ne pas se représenter. Cette bataille pour la succession du guide est en train de déterminer l’évolution des luttes politiques internes. On assiste notamment à un rapprochement entre Mojtaba Khamenei, le fils du guide, Hossein Taeb, le chef des services de renseignements des gardiens de la révolution, son frère Mehdi Taeb, et le successeur de Soleimani, le général Esmaïl Ghani. Tout cela pour soutenir Ibrahim Raissi comme prochain guide, voire tout autre tenant de la ligne dure. Car c’est leur priorité: que leurs idées perdurent, le rejet de l’influence occidentale, la prépondérance des services de sécurité, mais aussi la fonction même de guide suprême, qui est parfois contestée.

En Iran, il y a une tradition étatique ancienne, et ce contrôle de l’État par le régime lui garantit pour l’instant une pérennité, ­certes précaire, car un cycle de manifestations répressions est ­engagé depuis plusieurs années

Cela annonce-t-il un repli sur soi de l’Iran?

Le guide l’a quasiment annoncé en déclarant cette semaine que certains députés étaient devenus des laquais des États-Unis. Le système va donc limiter le débat au sein des institutions. Certes, le Parlement n’était pas un lieu de prise de décision importante, mais c’était un lieu de débat. Le risque avec le filtrage des candidats auquel on a assisté avant ces élections, c’est que les critiques soient rejetées à l’extérieur du système. Comme à la fin de la seconde présidence du réformateur Mohammad Khatami en 2004. Mais avec cette fois, une crise de crédibilité plus importante et une réduction de la base sociale du régime.

Jusqu’à quand le pouvoir pourra-t-il refuser de céder aux demandes populaires?

Tant qu’il arrivera à monopoliser la redistribution des richesses et à garder le monopole de l’usage de la force. L’Iran n’est pas le Liban. En Iran, il y a une tradition étatique ancienne, et ce contrôle de l’État par le régime lui garantit pour l’instant une pérennité, certes précaire, car un cycle de manifestations répressions est engagé depuis plusieurs années. Mais la survie du pouvoir n’est pas menacée, à court terme.

Y a-t-il une alternative à la République islamique?

Un conseil de transition a été créé en Allemagne avec à sa tête le fils de l’ayatollah Shariatmadari, un laïc de centre droit, qui pourrait répondre à cette demande de normalité et de technocratie. Le problème, c’est d’arriver à un changement de régime sans violence. Une alternance pacifiste est très difficile. On a vu en novembre des centaines de morts avec des tirs à balles réelles sur des manifestants. Le pouvoir a encore 20 % de fervents soutiens, et ils sont organisés. Il ne peut pas y avoir de chute du régime sans violence. Or, les Iraniens ne veulent pas de violences. Ils ont compris le message qui a été envoyé par Téhéran à sa propre population lorsqu’il a soutenu et continue de le faire militairement Assad contre ses opposants.

L’Iran pourrait-il résister à quatre autres années de Donald Trump au pouvoir?

L’alternance démocrate n’est pas forcément une solution au problème de l’Iran face aux États-Unis. D’abord, parce que le Congrès est très hostile à Téhéran et que les lobbies pro-israélien et saoudien seront toujours là après l’administration Trump. Enfin, l’État profond iranien, et à sa tête le guide suprême, recherche l’hostilité avec les États-Unis. C’est ce qu’on appelle le complexe obsidional de la République islamique.