Iran: le coup de sang de Mohammad Javad Zarif face aux «faucons» iraniens (Delphine Minoui – Le Figaro)

Le ministre des Affaires étrangères, visage modéré du régime, a démissionné pour dénoncer l’emprise des ultraconservateurs.

Il était l’homme du dialogue et de la modération, l’un des interlocuteurs clefs dans les négociations sur l’accord de 2015 autour du programme nucléaire iranien. Dans la nuit de lundi à mardi, le ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif a créé la surprise en annonçant sa démission sur son compte Instagram. «Je présente mes sincères excuses pour mon incapacité à continuer de servir à mon poste et pour toutes les défaillances durant l’exercice de mes fonctions. Soyez heureux et dignes», peut-on lire en persan sur la page «jzarif_ir». Son départ, qui n’a pas encore été acté officiellement par le président Rohani, serait, selon plusieurs médias iraniens, lié à la visite inopinée à Téhéran du président syrien Bachar el-Assad, allié stratégique de Téhéran, à laquelle il n’a pas été convié.

Le média en ligne Entekhab affirme avoir reçu de Zarif le message suivant après avoir tenté de le joindre: «Après les photos des rencontres d’aujourd’hui (organisées, en son absence, entre le guide suprême iranien, l’ayatollah Khamenei, et le président, Hassan Rohani, NDLR), Javad Zarif n’a plus aucune crédibilité dans le monde comme ministre des Affaires étrangères». Dans un entretien publié ce mardi par le journal Jomhouri Eslami, le chef de la diplomatie iranienne développe un peu plus en estimant que «le poison mortel, pour la politique étrangère, est qu’elle devienne un problème de lutte entre partis et clans politiques».

«Depuis plusieurs mois maintenant, les efforts d’apaisement de Mohammad Javad Zarif n’ont eu de cesse d’être sapés par les ultraconservateurs»

Ali Fathollah-Nejad, docteur en relations internationales et chercheur associé au Brookings Doha Center

Pour nombre d’experts, cet aveu d’impuissance confirme la mainmise croissante de la faction la plus radicale du régime et des gardiens de la révolution, l’armée d’élite du régime, sur la politique étrangère iranienne, en particulier sur la question syrienne et le dossier nucléaire et balistique. «Depuis plusieurs mois maintenant, les efforts d’apaisement de Mohammad Javad Zarif n’ont eu de cesse d’être sapés par les ultraconservateurs», estime Ali Fathollah-Nejad, docteur en relations internationales et chercheur associé au Brookings Doha Center.

Parfaitement anglophone, Mohammad Javad Zarif est de ces figures réformistes iraniennes qui, tout en défendant les valeurs de la République islamique, ont toujours œuvré en faveur d’une détente avec l’Occident. Avant d’hériter, en 2013, du portefeuille des Affaires étrangères après la victoire présidentielle de Hassan Rohani, il occupa de 2002 à 2007 le poste d’ambassadeur auprès des Nations unies.

Considéré comme un interlocuteur modéré, Zarif a joué un rôle capital dans l’accord conclu à Vienne en juillet 2015 entre la République islamique et le Groupe «5+1» (Chine, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Russie et Allemagne) pour mettre fin à douze ans de crise autour de la question nucléaire. Autant d’efforts qui ont volé en éclats avec la récente reprise de sanctions, après la dénonciation du «deal» par Donald Trump et sa décision de se retirer les États-Unis de ce pacte en mai 2018.

«Un coup dur pour les relations extérieures de l’Iran et pour l’Europe»

«Zarif s’est alors retrouvé sous le feu de critiques des conservateurs, ces derniers arguant que le JPCOA (Joint Comprehensive Plan of Action, nom technique de l’accord, NDLR) n’avait servi à rien», poursuit Ali Fathollah-Nejad. Depuis, les Européens ont tenté par tous les moyens de trouver une sortie de crise avec l’Iran et d’établir un mécanisme pour éviter les sanctions en échange d’un engagement de Téhéran à se conformer aux critères internationaux contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme.

Dans ce contexte, la démission de Zarif constitue, d’après le chercheur, «un coup dur pour les relations extérieures de l’Iran et pour l’Europe». «La République islamique d’Iran, conclue Ali Fathollah-Nejad, entre dans une nouvelle phase. Il va falloir maintenant penser à un après-JPCOA. Les gardiens de la révolution vont jouer un rôle croissant. On se dirige plus vers une politique de confrontation que de coopération.»