Les Irakiens pris en étau entre les États-Unis et l’Iran (Thierry Oberlé – Le Figaro)

REPORTAGE – S’il s’essouffle, le mouvement de contestation du régime s’ancre dans les mentalités et révèle des divisions.

Ils ont éclaté de joie en apprenant dans la nuit du 2 au 3 janvier l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani et de l’Irakien Abou Mahdi al-Mohandes, le chef du Kataëb Hezbollah, assassinés par un tir de drone américain à l’aéroport de Bagdad. Dans le camp de toile Jawad-Saleem, du nom du sculpteur du monument de la liberté de la place Tahrir, l’allégresse spontanée a prévalu sur la peur du lendemain. «Nous étions contents et nous avons fait la fête une partie de la nuit pour célébrer l’événement. Notre moral qui était bas est remonté d’un coup», raconte Ali Atam Mohammed, un étudiant de 20 ans qui occupe la place Tahrir depuis début octobre. Pour lui comme pour ses amis manifestants, Soleimani est l’architecte de la répression du soulèvement citoyen et al-Mohandes son exécutant.

«Iran bara bara»«Iran dehors» scandaient les foules de Bagdad à Bassora. Un défi inacceptable pour Téhéran. Fin octobre, les forces de sécurité, avec en fer de lance les milices pro-iraniennes des Hachd al-Chaabi, ont tiré sur la foule. Les manifestations d’une ampleur inédite dénonçaient la corruption de la classe politique, le chômage et la déliquescence de l’État. Il réclamait la fin de la tutelle iranienne et la chute du régime. Le soufflé est retombé après l’annonce de réformes et surtout des vagues d’enlèvements, de disparitions et de meurtres attribuées aux milices pro-iraniennes. Un cycle de violence qui a déjà coûté la vie à plus de 600 contestataires.

Il n’empêche! Des milliers d’irréductibles squattent toujours Tahrir. «Notre pays a été volé par les partis et les interventions étrangères. Nous voulons le récupérer. L’Iran est un ennemi car il intervient à travers ses relais politiques», dit Ali devant un sapin de Noël décoré de photos de «martyrs». Le mouvement se veut œcuménique et unitaire. Il regroupe des chiites surtout mais aussi des sunnites, des chrétiens et des laïcs. «L’Iran est à blâmer mais ce sont les Américains. Ils nous ont occupés puis ont ouvert la voie à Téhéran en se retirant. Ils sont responsables de nos maux», poursuit l’étudiant.

Champ de bataille

Au milieu des tentes, Bassim Kadem, 54 ans, un résident du quartier chiite de Sadr City, tient le musée des «martyrs». On y expose des grenades lacrymogènes explosives, des casques de chantiers troués que portaient des manifestants tués, des lance-pierres utilisés par les jeunes, un coran et un sac de lentilles. «Le premier ministre Adel Abdel-Mahdi en avait offert un sachet de 500 grammes à chaque famille irakienne pour le début du ramadan avant d’être contraint à démissionner. Quant aux grenades, elles sont de fabrication iranienne. Elles provoquent des asphyxies mortelles», commente le gardien des lieux.

Un curieux personnage empaillé et sans visage mais coiffé d’un casque aux couleurs ternies de l’Irak domine ce bric-à-brac. «Lui, c’est le Tiers, le Sans-Nom. Comme on est censé ne pas savoir qui nous tue dans l’ombre alors on représente ainsi celui qui se cache derrière la répression, ironise Bassim. Nous savons en revanche que l’Irak est un champ de bataille de la rivalité entre l’Amérique et l’Iran dont nous sommes les victimes. Le gouvernement ignore le peuple alors qu’il a donné tant de morts pour le pays depuis tant d’années», poursuit-il.

Nous revendiquons la paix et nos droits, ils répliquent avec des mitrailleuses, mais nous ne céderons jamais

Dalia, du collectif féminin des peintres muraux

De nombreuses femmes déambulent dans les allées du camp Jawad-Saleem, une oasis où se rencontrent intellectuels, poètes et artistes. Aucune ne porte le voile. Dalia, une jeune fille aux yeux bleu cendre a rejoint le collectif féminin des peintres muraux. Elle dessine la «révolution» dans la rue. Ses amis la surnomment Assel, «miel» en français. «Nous sommes coincés entre les États-Unis et l’Iran» assure-t-elle, comme les autres. «Nous revendiquons la paix et nos droits, ils répliquent avec des mitrailleuses, mais nous ne céderons jamais.» Issue de la bourgeoisie, elle vit chichement avec sa mère abandonnée par son mari.

En dépit de son essoufflement, le mouvement de contestation d’un régime inféodé par choix ou parfois contre son gré à Téhéran s’est ancré dans des mentalités baignées par le nationalisme. «Le pays est pris en étau entre les intérêts américains et iraniens. Ce n’est pas un hasard si le slogan Nous voulons une patrie est celui qui marche le mieux et Iran dehors, celui que l’on entend le plus maintenant» relève le poète Adam Adil. Les activistes apparaîtraient comme des marginaux si la paupérisation n’avait pas mis à l’écart des pans entiers de la société. La vague de protestation charrie une partie de la jeunesse mais également des chômeurs et des déclassés. «Nous sommes la génération de l’espoir» lance Dalia. Un sentiment dont elle aura bien besoin car l’influence iranienne et le poids des milices armées et financées n’ont jamais été aussi forts.

Réveil de l’antiaméricanisme

Les partisans de Téhéran n’ont cessé de gagner en puissance au Parlement comme dans les services de sécurité. Et l’assassinat de Qassem Soleimani, émissaire de Téhéran en Irak, et d’Abou Mahdi al-Mohandes, chef irakien des paramilitaires pro-iraniens a mis les soutiens politiques institutionnels des États-Unis en porte-à-faux. Il a réveillé un antiaméricanisme viscéral. Il a offert une marge de manœuvre supplémentaire aux miliciens qui veulent venger la mort de leurs leaders avec le soutien de leurs supporteurs.

Ce vendredi, des miliciens de Saraya al-Salam, la branche militarisée du parti de l’imam Moqtada al-Sadr stationnent sur le pont menant à leur fief de Sadr City, une ville dans la ville où s’entassent des habitants souvent déshérités. Des artères sont fermées à la circulation pour permettre aux fidèles de rejoindre à pied la vaste place où se tient devant le siège du mouvement sadriste la grande prière du vendredi.

Ahmed Mahussein a toujours vécu dans le quartier de ses aïeux dans une rue bordée de petits commerces installés sur les trottoirs dans des baraques en tôle. Il tient une boutique dans un centre commercial. «Je ressens de l’angoisse face à la situation» dit-il. «Le conflit américano-iranien monte alors que l’économie est fragile et qu’il y a un vide politique avec la démission du premier ministre.»Selon lui, Iraniens et habitants de Sadr City partagent des convictions religieuses identiques mais il ne faut pas en tirer des conséquences hâtives sur des liens de subordination. Le proche avenir lui paraît sombre. «Les Américains obligent les Iraniens à un affrontement sur le sol irakien. Leur armée est une force terroriste qui doit s’en aller. Il est temps que les Européens, Français en tête, partent aussi» insiste-t-il.

Retour à la place Tahrir, symbole des nouvelles divisions de l’Irak. Le restaurant turc, bâtiment de douze étages à l’abandon depuis son bombardement par l’aviation américaine en 2003, est toujours sous le contrôle des contestataires. Gravir dans la pénombre ses douze étages par ses cages d’escalier en béton, c’est découvrir, palier par palier, un univers en déshérence. La plupart de ses squatteurs sont montés à la capitale en provenance du Sud chiite pour prêter main-forte au début du mouvement et ne sont pas repartis. Ils se nourrissent à la soupe populaire servie dans des chaudrons en bas dans la rue. Ce sont souvent des laissés-pour-compte.

Nour qui monte la garde au détour des marches du sixième étage préparait un master de physique quand il a quitté la ville de Kut pour un aller simple. «Nos effectifs ont baissé car les gens ont été effrayés par les attaques au couteau sur la place. Les milices sont iraniennes, les missiles tirés contre les bases américaines et tombés sur le territoire irakien sont iraniens. Je suis convaincu que le peuple gagnera quand la peur partira, c’est pourquoi je reste optimiste», dit-il. La peur? Le sentiment sans doute le mieux partagé à Bagdad.