Irak: le sentiment anti-iranien se déchaîne (Georges Malbrunot – Le Figaro)

L’incendie du consulat iranien de Nadjaf, jeudi, souligne la montée de la haine contre le puissant voisin. La répression a fait 45 morts dans tout le pays.

«Vingt-quatre martyrs et plus de cent blessés par la violence criminelle des autorités!», s’insurge Ali, un habitant de Nassiriya, joint au téléphone, alors qu’internet est coupé. Les manifestants ont été tués jeudi lorsque les forces de l’ordre ont avancé pour reprendre deux ponts de cette ville, le long de l’Euphrate, à 400 km au sud de Bagdad. Quelques heures plus tôt, dans la nuit de mercredi à jeudi, à 200 km plus au nord, à Nadjaf, aux cris de «l’Iran dehors», des dizaines de protestataires avaient brûlé le consulat iranien de cette ville sainte chiite, où comme à Nassiriya, un couvre-feu a été instauré. Les diplomates iraniens avaient quitté les lieux dix minutes seulement avant la mise à sac de leur enceinte.

Cette escalade de la violence pourrait constituer un tournant dans les affrontements, qui durent depuis deux mois entre le pouvoir irakien et des milliers de jeunes, qui veulent la chute d’un gouvernement corrompu, inefficace et allié de l’Iran, voisin. Plus de 390 personnes, presque toutes des manifestants, ont été tuées, et plus de 15 000 autres blessées dans ces violences, inédites depuis la chute de Saddam Hussein en 2003.

Après celui de Karbala, il y a un mois, l’incendie du consulat iranien de Nadjaf marque le déchaînement en Irak d’un sentiment anti-iranien à travers la communauté chiite, celle-là même qui dirige pourtant la République islamique à Téhéran.

De la place Tahrir, épicentre de la révolte à Bagdad, au port de Bassora au sud, en passant par Nassiriya, les manifestants interpellent régulièrement les rares journalistes étrangers présents en leur demandant s’ils sont iraniens. «Si tu l’étais, on te couperait en morceaux», nous lança mardi un jeune à Oum Qasr près de Bassora, prompt, comme tant d’autres, à voir des soldats iraniens leur tirer dessus. Ces jeunes en colère sont, pourtant, chiites comme les Iraniens, mais des chiites arabes, et non perses.

«L’Iran a dépecé notre économie»

Ces jeunes, et les moins jeunes, n’en peuvent plus de la mainmise iranienne sur leur pays. «L’Iran a dépassé toutes les limites, reconnaissait mardi à Bassora l’universitaire Mohammed Atwan. C’est la sensibilité patriotique irakienne qui s’exprime ainsi», dit-il. «À l’université, explique le poète Louaï Hamza Abbas, de nombreux professeurs sont diplômés des universités iraniennes ou croient dans le système politique iranien

L’été 2018, lors de précédentes manifestations, des jeunes avaient incendié le consulat iranien de Bassora. Depuis, les portraits du guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, ont disparu. Sa rue a été débaptisée, et dans les supermarchés de la ville, conséquence d’un appel au boycott, les produits iraniens se font rares.

«L’Iran a dépecé notre économie», renchérit Ahmed, un habitant d’al-Diwaniyya, une autre ville en révolte du sud du pays. «Nous avions une entreprise de produits laitiers, mais peu après la chute de Saddam Hussein, les nouvelles autorités irakiennes l’ont fait fermer pour laisser la place aux produits iraniens.»

Depuis 2003, les nouveaux dirigeants irakiens sont généralement perçus comme des marionnettes aux mains du puissant général Qassem Soleimani, le chef de la Force al-Qods, le bras armé de Téhéran hors de ses frontières. La révélation récente des «IranLeaks» dans le New York Times l’a amplement montré.

«Le général Soleimani est venu me demander d’utiliser l’espace aérien irakien pour entrer en Syrie», peut-on lire dans un de ces télégrammes diplomatiques, qui relate une rencontre en juin 2014 entre un ministre irakien et Soleimani. «Je me suis caché les yeux avec ma main, en lui disant “comme bon vous semble”, le général s’est levé et m’a embrassé le front», poursuit dans son télégramme l’Irakien, aux ordres.

Depuis que Saddam Hussein est tombé, au lieu de nous apporter leur culture, les Iraniens ont exporté leurs milices.

Abdel Jabar, un commerçant de Bassora

Soumis à d’implacables sanctions américaines, l’Iran utilise l’Irak comme un moyen de contourner l’embargo qui le frappe. «Le ministère du Pétrole irakien achète par exemple des équipements pour le compte de son homologue iranien», explique un autre économiste irakien.

Mardi matin au poste-frontière irako-iranien de Shamshala, à 20 km seulement de Bassora, dans une étendue désertique où les deux armées s’affrontèrent entre 1980 et 1988, des voitures irakiennes passaient en Iran, mais peu dans l’autre sens. «De nombreux Irakiens vont se faire soigner en Iran, car c’est moins cher», reconnaît le professeur Atwan.

«Depuis que Saddam Hussein est tombé, au lieu de nous apporter leur culture, les Iraniens ont exporté leurs milices», regrette Abdel Jabar, un commerçant de Bassora. Il fait allusion à ces formations paramilitaires, composées de chiites irakiens, mais aux ordres de l’Iran et de Qassem Soleimani. Ces différentes milices gèrent littéralement le port d’Oum Qasr, à 70 km de Bassora sur la route du Koweït, que les manifestants cherchent à fermer, quitte à subir la répression des forces de sécurité. Un système d’autofinancement qui convient à l’Iran soumis à la diète, au détriment d’un État irakien qui aurait pourtant bien besoin de liquidités pour reconstruire ses villes détruites dans la guerre menée contre Daech.

Ce sont également ces milices pro-iraniennes que les manifestants de Nassiriya ont expulsées il y a quelques semaines, signant ainsi, avec la ville voisine d’al-Diwaniyya, leur seule vraie victoire contre le pouvoir de Bagdad et de son allié iranien. Dans la capitale et ailleurs, les milices, régulièrement accusées de tirer sur les manifestants, sont loin, en effet, d’avoir reculé.

À Nassiriya, berceau de nombreuses contestations au fil de l’histoire sanglante du pays, le nouvel Irak s’écrit dans la cendre. De l’autre côté du «pont des Civilisations», théâtre des derniers affrontements meurtriers, le bâtiment qui abritait la milice Badr, formée par l’Iran dans les années 1980, a été incendié. «Après avoir épuisé leurs munitions, les miliciens n’ont eu d’autre choix que de fuir par bateau sur l’Euphrate», confiait samedi dernier Haytham al-Jassem, un analyste local. Brûlés également le QG d’une autre milice redoutée, Assaïb al-Haq, ainsi que la maison du chef de la branche locale du Hezbollah, sur laquelle les jeunes manifestants laissèrent, dans la plus pure tradition de vengeance tribale, l’avertissement suivant : «Le tueur sera tué.»

À la tête du Hezbollah, Saïd Jabbar al-Moussaoui avait lancé les hostilités en abattant quelques semaines auparavant trois protestataires, qui s’approchaient de sa bâtisse. «Je veux tuer les manifestants, ce sont les enfants des baasistes (qui dirigeaient l’Irak avant 2003)», leur avait-il lancé par défi, dès les premiers jours de leur révolte.

Lors de notre passage à Nassiriya, tous les jeunes louèrent le départ forcé des miliciens. «C’est notre plus grande victoire», s’enthousiasmait Rovaa, une étudiante en médecine. Mais chez les forces de sécurité de Nasssiriya, comme chez des miliciens même absents, il y avait probablement de la revanche dans l’air.

Pourtant, hier, défiant le couvre-feu, des milliers d’habitants ont défilé lors de la marche funéraire en hommage aux martyrs, tombés la veille. Les tribus, de leur côté, se sont déployées autour de la ville pour empêcher l’arrivée de renforts sécuritaires, décidés par le gouvernement à Bagdad. Mais qui gouverne l’Irak?

Jeudi matin, l’Iran a demandé à Bagdad de répondre aux manifestants «par une action décisive». Un de ses principaux relais irakiens, Abou Mahdi al-Mohandes, affirmait même que les miliciens avaient été placés sous la direction du grand ayatollah Ali Sistani, figure tutélaire des chiites irakiens, qui défendait jusqu’à maintenant les protestataires. En réaction aux événements de Nadjaf, où il vit, ce dernier a-t-il été contraint d’adopter une ligne dure? «Tout ça va encourager le gouvernement et l’Iran a en finir avec la révolte», redoute à Bassora le journaliste Haidar al-Zoubeidi, pour qui «l’Iran ne renoncera jamais à l’Irak».