Irak: risque d’escalade entre l’Iran et les États-Unis (Georges Malbrunot – Le Figaro)

L’aviation américaine a mené des représailles après la mort de deux Américains sur une base militaire en Irak.

Est-ce la reprise de la campagne des milices pro-iraniennes contre la présence militaire américaine en Irak? Mercredi soir, 18 roquettes katioucha se sont abattues sur la base militaire de Taji à une trentaine de kilomètres au nord de Bagdad. Deux soldats américains et un militaire britannique ont été tués dans cette attaque, la plus meurtrière depuis la dernière escalade de violence en décembre et janvier entre Américains et relais pro-iraniens en Irak. Si cette opération n’a pas été encore revendiquée, il fait peu de doutes qu’elle est l’œuvre des milices irakiennes, inféodées au voisin iranien.

Quelques heures après, en représailles, l’aviation américaine a frappé des bases de ces milices, en territoire syrien, juste de l’autre côté de la frontière avec l’Irak. Au moins 25 combattants pro-iraniens ont été tués.

À l’automne, une attaque ayant tué un contractant américain sur une autre base en Irak avait déclenché une escalade des tensions qui conduisit à l’assassinat sur ordre de Donald Trump le 3 janvier à Bagdad du général iranien Qassem Soleimani et de son homme lige en Irak Abou Mahdi al-Mohandes, faisant craindre une guerre entre Téhéran et Washington.

Anniversaire du défunt général Soleimani

Depuis, alors que Téhéran avait symboliquement riposté contre une base du nord de l’Irak, blessant une soixantaine de soldats américains, les opérations des pro-iraniens contre ces emprises s’étaient raréfiées. Pourquoi une telle reprise de la violence aujourd’hui?

La gerbe de roquettes sur Taji – plus nombreuses que lors des précédentes attaques – est intervenue le jour du 63e anniversaire du défunt général Soleimani, l’ex-patron de la Force al-Qods, le bras armé de l’Iran hors de ses frontières. Régulièrement, les milices irakiennes jurent de venger sa mort et celle de leur chef irakien. Mais d’autres éléments expliquent cette nouvelle flambée de violence.

Elle intervient quelques jours seulement après que les États-Unis ont annoncé leur volonté de consolider leur présence militaire en Irak par l’envoi d’un nouveau système de défense aérienne, dont des missiles Patriot. Or depuis l’assassinat de Soleimani, le gouvernement irakien – même s’il est démissionnaire – ainsi que le Parlement – dans une résolution certes non contraignante – ont appelé au départ des troupes américaines d’Irak. Aussi bien le cabinet – pas consulté sur l’envoi des Patriot – que le Parlement – même si les députés kurdes et sunnites s’y opposent – sont poussés par les puissantes milices chiites pro-iraniennes à expulser les 5.200 soldats américains d’Irak.

Est-ce un pur hasard? L’attaque contre Taji survient quelques jours seulement après la visite à Bagdad du général Ali Shamkhani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale du régime iranien. Officiellement, il était à Bagdad pour des consultations en vue de la désignation du prochain premier ministre. Mais les relais iraniens en Irak ne peuvent prendre l’initiative de s’attaquer à des bases où sont déployés des soldats américains sans avoir reçu au préalable le feu vert de Téhéran.

La relation entre nous et les États-Unis s’est dégradée bien avant l’assassinat de Soleimani

Un officiel irakien

Après la mort du contractant américain, suivie de ripostes sévères contre des miliciens pro-iraniens – 25 tués alors – les formations paramilitaires pro-iraniennes avaient opté pour l’escalade en s’en prenant, fin décembre, à l’ambassade américaine de Bagdad. Ce qui influença Donald Trump dans sa décision d’éliminer Qassem Soleimani, coup dur pour le pouvoir iranien qui ne s’y attendait pas. Ces mêmes milices pro-iraniennes vont-elles de nouveau opter pour la surenchère? Ou vont-elles attendre, sachant que leur parrain iranien est englué dans la crise du coronavirus, après avoir subi plusieurs échecs, dont celles des législatives, marquées il y a trois semaines par une très faible participation.

«L’Irak ne sera pas le terrain d’affrontement entre les États-Unis et l’Iran», confiait en début de semaine un officiel irakien, qui reconnaissait toutefois que son gouvernement ne pourrait guère contenir la pression hostile à la présence militaire américaine en Irak. «La relation entre nous et les États-Unis s’est dégradée bien avant l’assassinat de Soleimani, ajoutait cette source, lorsque M. Trump est venu en visite sur la base d’Aïn al-Assad dans le nord du pays sans même passer par Bagdad.» C’était il y a un an environ.

Les prochains jours diront si l’Irak est entré dans une campagne anti-américaine plus large, que d’aucuns anticipaient pour l’été prochain, à l’approche de l’élection présidentielle aux États-Unis. En fin de semaine dernière déjà, deux soldats américains sont morts en affrontant – cette fois – des résidus de présence djihadistes, non loin d’Erbil.

Derrière ses nombreux relais en Irak, l’Iran cherche le moyen de peser afin d’empêcher la réélection de Donald Trump. Ironie du calendrier: quelques heures avant l’attaque contre Taji, le Wall Street Journal révélait qu’un millier de soldats américains avait quitté le Koweït où ils avaient été déployés récemment, le Pentagone estimant que la menace iranienne après l’assassinat de Soleimani avait été contenue.