INFOGRAPHIE : Syrie : Assad à la reconquête du Sud (Georges Malbrunot – Le Figaro)

Les combats ont provoqué la fuite de 50.000 civils. La Russie appuie Damas. Mais en coulisses, Moscou négocie avec Washington un profil bas des forces pro-iraniennes pour empêcher Israël d’intervenir.

Après avoir vidé Damas et sa banlieue de toute présence rebelle, l’armée syrienne, appuyée par son allié russe, a lancé l’offensive dans le sud du pays. Les armes ont commencé à parler, mais en coulisses, les contacts continuent entre Américains et Russes pour atténuer les effets de cette attaque contre Deraa et la province éponyme, berceau de la révolte contre Bachar el-Assad en 2011

Les opérations militaires se concentrent à l’est et au nord-est de Deraa, où, en trois jours, les forces loyalistes ont réalisé plusieurs percées. Dans la nuit de lundi à mardi, elles ont conquis les localités stratégiques de Basr al-Harir et Mlihat al-Atach, et mercredi, trois villages supplémentaires au nord-est de Deraa. Cette opération est calquée sur celle qui conduisit à la chute du bastion rebelle de la Ghouta près de Damas au printemps. «On attaque, on coupe en poches, on encercle les combattants et les civils, commente un journaliste à Damas. Et après, on négocie des portes de sorties vers les régions du régime pour ceux qui acceptent et pour le nord de la Syrie pour les rebelles et les civils qui refusent.» Ces derniers jours, un millier de personnes, dont des combattants, auraient accepté de passer sous l’autorité de Damas, dans la ville de Chaara, près de Deraa.

 «Les enfants sont encore une fois pris entre deux feux»

Henrietta Fore, directrice de l’Unicef,

Est-ce en raison d’un déluge de feu qui s’abat sur eux? Près de la frontière jordanienne, l’aviation syrienne a bombardé des hôpitaux à Saïda, al-Jeeza et Musaydra, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH). 46 personnes, dont des enfants, ont été tuées dans des frappes aériennes de Damas, selon l’OSDH. «Les enfants sont encore une fois pris entre deux feux», déplore la directrice de l’Unicef, Henrietta Fore. Les rebelles tentent de résister. Mercredi, 12 soldats ont été tués par une attaque à la voiture piégée dans un village que Damas venait de conquérir. Jeudi, en raison des combats, les Nations unies ont suspendu leurs convois humanitaires transfrontaliers depuis la Jordanie. Les violences ont déjà poussé 50.000 civils à fuir, un exode inédit dans une région qui faisait partie des zones de désescalade, après un accord conclu en juillet 2017 entre la Russie, principal parrain de Damas, les États-Unis et la Jordanie. Un accord efficace pendant dix mois, mais qui a fini par voler en éclats.

Après avoir repris plus de la moitié du territoire à ses ennemis, el-Assad est déterminé à asseoir son pouvoir sur le Sud. Il bénéficie d’un accord tacite de la Jordanie voisine et des États-Unis. Dimanche, Amman a affirmé ne pas être en mesure d’accueillir une nouvelle vague de réfugiés. Quant à Washington, il a tout simplement lâché les rebelles du front Sud. Le 23 juin, une note de l’ambassade américaine en Jordanie avertissait les commandants: «Vous ne devez pas fonder vos décisions sur l’hypothèse ou sur une attente d’une intervention militaire américaine. À vous de vous décider en fonction de la manière dont vous évaluez vos intérêts et les intérêts de vos familles.»

«En échange du lâchage des rebelles, les Américains ont exigé des Russes que ni les Iraniens ni le Hezbollah ne participent à l’offensive du régime dans le Sud»

Expert du Moyen-Orient

Une semaine auparavant, le département d’État menaçait pourtant Damas de «mesures fermes et appropriées» en cas de violation de l’accord de désescalade dans le sud de la Syrie. Cette volte-face est «le résultat d’un compromis entre Russes et Américains», souligne un expert au Moyen-Orient. «En échange du lâchage des rebelles, les Américains ont exigé des Russes que ni les Iraniens ni le Hezbollah ne participent à l’offensive du régime dans le Sud», ajoute cette source. C’est une exigence israélienne de voir les forces iraniennes et leurs alliés chiites reculer du sud de la Syrie. Cet engagement a-t-il été respecté par Téhéran? Oui et non.

«Les Iraniens et le Hezbollah, poursuit l’expert, ne participent pas officiellement à l’offensive, mais ils ne se sont pas pour autant retirés de la région où ils sont bien implantés dans ce que l’on appelle le Triangle de la mort, une zone stratégique entre le sud de Qunaytra, l’ouest de Deraa et le sud de Damas, qui leur permet de contrôler la route vers Damas. C’est vrai aussi qu’il y a des conseillers du Hezbollah et des milices Fatemioun et Zeinabioun proches de l’Iran qui participent en tenue de l’armée syrienne à l’opération menée par Damas.»

Le compromis russo-américain reste donc encore boiteux. Mais le vrai test de sa solidité interviendra lorsque les opérations antirebelles des loyalistes auront lieu à l’ouest de Deraa, où sont positionnés Iraniens et Hezbollah, c’est-à-dire non loin d’Israël. En échange de leur «retenue» à l’est de Deraa, Téhéran avait demandé à la Russie que les Américains quittent leur base d’al-Tanf, plus à l’ouest dans le désert. «Le problème,c’est que leur départ n’est pas encore acté, reconnaît l’expert.Ce sujet sera discuté entre Vladimir Poutine et Donald Trump lors de leur rencontre mi-juillet». En attendant, les civils vont faire les frais de ces marchandages entre puissances.