Impatient face à l’administration Biden, l’Iran multiplie les entorses à l’accord sur son programme nucléaire (Ghazal Golshiri – Le Monde)

La décision de Téhéran de limiter l’accès, dès le 23 février, des enquêteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique à certains de ses sites nucléaires provoque une vague de réactions inquiètes.

Front uni face à la pression diplomatique. Une forme de consensus ponctuel semble se dessiner en Iran sur le dossier nucléaire, entre aile conservatrice et plus modérée. Tandis que les Etats-Unis et les Européens, soutenus par la Russie et la Chine, poussent pour sauver l’accord sur le programme nucléaire iranien (JCPoA), Téhéran ne se dit prêt à respecter ses engagements qu’à deux conditions : si les sanctions américaines sont véritablement levées ; et si l’accord lui-même ne change ni de paramètres ni de périmètre. Pas question de modifier les dates ou les plafonds de production d’uranium, ni d’inclure dans l’accord des sujets qui n’y figuraient pas en 2015. C’est ce que le président Hassan Rohani a répété, mercredi 17 février, à Angela Merkel.

La chancelière allemande a appelé le président iranien pour lui faire part de son « inquiétude » face aux multiples entorses de Téhéran vis-à-vis de l’accord, signé en 2015 avec le groupe des « 5+1 » – les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies (Etats-Unis, Royaume-Uni, France, Russie et Chine) et l’Allemagne. En retour, le chef de l’Etat iranien a « critiqué les performances européennes » pour faire respecter les engagements prévus par le JCPoA, depuis le retrait unilatéral décrété par l’ancien président Donald Trump en 2018 et le retour des sanctions américaines qui asphyxient l’économie iranienne.

En annonçant, lundi 15 février, son intention de restreindre, dès le 23 février, l’accès des enquêteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) à certains de ses sites nucléaires, Téhéran entendait mettre la pression sur les Etats-Unis pour revenir dans l’accord. L’administration Biden exige que l’Iran se mette en conformité avec le « deal » pour que les Etats-Unis fassent de même. Téhéran, de son côté, exige que le premier pas soit fait par Washington.

« Nous ne voulons que des actes »

Mercredi, le Guide suprême iranien, Ali Khamenei, la plus haute autorité du pays, a réclamé des « actes », non « des paroles » de la part des Etats-Unis. « Nous avons entendu beaucoup de belles paroles et de promesses qui, confrontées à la réalité, n’ont pas été tenues, et des décisions opposées ont même été prises (…). Cette fois, [nous ne voulons] que des actes de la part de la partie adverse et nous agirons également de la sorte », a-t-il soutenu lors d’un discours diffusé en direct à la télévision iranienne.

Quelques heures plus tôt, le président Rohani, l’architecte de l’accord nucléaire de 2015, avait tenu un discours similaire en conseil des ministres. « S’ils lèvent aujourd’hui les sanctions, nous respecterons dès demain matin ou après-midi tous nos engagements. S’ils font un pas, nous ferons aussi un pas. S’ils font tous les pas, nous ferons aussi tous les pas », a-t-il dit, minimisant l’effet des mesures de désengagement prises par l’Iran, en rappelant qu’elles étaient toutes « réversibles ». Ce qui n’est pas le cas en matière de recherche et de développement, des savoirs acquis définitivement.

La suspension des mesures de surveillance de l’AIEA, étape critique dans la stratégie que la République islamique a menée depuis 2019 pour s’affranchir de ses obligations, a eu l’effet escompté, suscitant une vague de réactions inquiètes. Le directeur général de l’agence, Rafael Grossi, a annoncé qu’il se rendrait en Iran le 21 février pour « trouver une solution mutuellement acceptable », a annoncé l’agence onusienne, qui s’alarme du « sérieux impact » des limitations prévues par l’Iran. Les chefs des diplomaties française, britannique et allemande devaient discuter jeudi 18 février avec leur homologue américain Antony Blinken du calendrier à tenir.

La République islamique a multiplié, au cours des dernières semaines, les entorses à l’accord : le 4 janvier, elle a commencé à enrichir de l’uranium à 20 %, un niveau supérieur à celui permis dans le cadre du « deal », fixé à 3,67 %, ce qui raccourcit considérablement le délai dans lequel elle pourrait fabriquer une bombe nucléaire. Puis, le 11 février, Téhéran a lancé la production d’uranium métal – élément-clé dans la fabrication d’une arme nucléaire – et installé des centrifugeuses plus avancées sur son site souterrain-clé de Natanz (centre).

Sortir de l’impasse

A partir du 23 février, l’Iran entend cesser d’appliquer le protocole additionnel à l’accord de 2015, qui autorise l’AIEA à effectuer des inspections sur court préavis dans les sites qui ne lui ont pas été déclarés. Il sera également mis fin, selon l’agence, à « l’accès régulier, y compris [l’]accès quotidien » qu’elle demande au site de Natanz. Ces mesures font suite au vote d’une loi par le Parlement iranien, dominé par les conservateurs, visant à accélérer le programme nucléaire après l’assassinat en novembre 2020, près de Téhéran, du scientifique Mohsen Fakhrizadeh, souvent présenté comme son architecte. La République islamique pointe du doigt la responsabilité d’Israël dans cet assassinat.

Le désengagement progressif de l’accord par l’Iran a pour but de « créer un sentiment d’urgence », explique Ali Fathollah-Nejad, politologue à Berlin et auteur de Iran in an Emerging New World Order (Palgrave, non traduit, à paraître). « Cela a tout de même un goût de déjà-vu. La stratégie de l’Iran, que ce soit celle de Rohani ou du Guide, consiste à faire monter les enchères pour avoir plus de marge de manœuvre lors de futures négociations avec les Etats-Unis, comme les Iraniens l’ont fait lors de la dernière crise nucléaire, lorsque les sanctions avaient conduit Téhéran à mener de vrais pourparlers avec les puissances mondiales, ayant abouti à l’accord nucléaire de 2015, soutient-il. Aujourd’hui, comme alors, les Iraniens mettent les Américains et, plus largement, les Occidentaux face à un dilemme : voulez-vous un Iran qui possède la bombe nucléaire ou préférez-vous bombarder l’Iran ? »

Pour sortir de l’impasse de « qui fera le premier pas », le scénario le plus probable pour les parties américaine et iranienne est, selon Dina Esfandiary, analyste du cercle de réflexion International Crisis Group, « suspension contre suspension, conformité contre conformité ». « Nous pouvons imaginer des mesures simultanées et mineures. Par exemple, les Américains peuvent permettre à Téhéran de vendre une quantité limitée de son pétrole [visé par les sanctions américaines], pour que l’Iran arrive à respirer un peu économiquement et que cela conduise le pays à se mettre à nouveau en conformité avec certains de ses engagements dans le cadre du JCPoA. Et, de là, construire une confiance mutuelle et avancer. »

Frustration iranienne

Cette confiance sera d’autant plus nécessaire, voire indispensable, si les Etats-Unis et les Européens veulent obliger Téhéran à négocier d’autres dossiers dont le programme balistique et l’expansion de l’Iran dans la région qui ont été, jusqu’à présent, des lignes rouges pour la République islamique. Le secrétaire d’Etat américain, Antony Blinken, a réitéré le souhait de Washington d’élargir les pourparlers avec l’Iran dans un entretien à la radio nationale NPR, le 16 février. Le chef de la diplomatie américaine n’a pas détaillé la façon dont Washington entend amener Téhéran à négocier un accord élargi.

Le chemin semble semé d’embûches. « Négocier ces dossiers très sensibles aurait été possible si le JCPoA avait été entièrement respecté et appliqué, explique Dina Esfandiary. Mais la sortie unilatérale de Washington de l’accord a laissé un goût amer et beaucoup de frustration chez les Iraniens. Dans ce contexte, discuter du dossier balistique et des autres sujets sera, pour le moins, un vrai casse-tête. Si les Iraniens acceptaient de le faire, ils demanderaient beaucoup plus, c’est-à-dire la levée des sanctions votées par le Congrès américain, ce qui est très compliqué à mettre en place. »

La frustration de Téhéran face à l’échec de l’accord nucléaire pourrait influer sur le résultat de la présidentielle iranienne, qui doit se tenir en juin. En l’absence d’Hassan Rohani, qui ne peut se présenter à un troisième mandat, il faudrait au camp des modérés, affaibli par le retrait américain et accusé de « naïveté » face aux Etats-Unis par les conservateurs, que les négociations soient entamées et aient déjà donné lieu à la levée, au moins partielle, des sanctions avant le jour du vote. « Cela peut avoir un impact positif sur l’économie iranienne, ce qui est la principale préoccupation des électeurs, avance Dina Esfandiary. De ce fait, le dossier nucléaire est devenu un enjeu du scrutin. » L’absence d’avancée tangible en la matière pourrait, en revanche, avoir un effet démobilisateur sur l’électorat et favoriser l’aile dure des conservateurs, plus intransigeante et moins expérimentée pour négocier avec l’Occident un sauvetage de l’accord.