Le Hamas prend la vague de la contestation frontalière à Gaza ( Piotr Smolar – Le Figaro)

Une troisième « grande marche du retour » doit avoir lieu vendredi dans l’enclave palestinienne. Ce mouvement populaire initié par des militants non encartés est récupéré par les organisations traditionnelles.

Voici venu le jour des drapeaux brûlés et des drapeaux brandis. Les premiers seront israéliens, les seconds palestiniens. Tel est le thème retenu pour le vendredi 13 avril, nouvelle étape de la « grande marche du retour », le long de la bande de Gaza.

Une semaine plus tôt, les pneus brûlés étaient à l’honneur. Le vendredi suivant, lui, sera dédié aux prisonniers et aux « martyrs » palestiniens. Ainsi se décline la mobilisation populaire hors norme, par sa nature, qui embarrasse Israël.

Son armée, positionnée de l’autre côté de la clôture, a répondu jusqu’à présent par un usage massif de tirs à balles réelles, faisant des centaines de blessés à chaque rassemblement, et une trentaine de morts au total.

Les autorités israéliennes présentent cette mobilisation comme l’œuvre exclusive du Hamas. Celui-ci est accusé de prendre en charge toute la logistique et d’envoyer vers la clôture, comme chair à canon, des centaines de jeunes s’exposant aux tireurs d’élite. Faouzi Barhoum, porte-parole du mouvement islamiste, rejette cette idée. « Le comité national d’organisation a dit aux manifestants de ne pas s’exposer au danger, dit-il. Le Hamas n’encourage pas au bain de sang. La vraie histoire est que les Palestiniens tués sont des civils désarmés. » Beaucoup estiment n’avoir rien à perdre, sinon une vie misérable.

« Un énorme effort logistique »

La « grande marche » est un mouvement populaire complexe, dont l’émergence doit beaucoup à des militants non encartés. Mais les factions ont pris la vague et se la sont appropriée, Hamas en tête. Ismaïl Haniyeh, le chef du bureau politique, est venu au milieu de la foule. Yahya Sinouar, le chef du Hamas à Gaza et son nouvel homme fort, est déjà apparu à deux reprises.

Le mouvement islamiste a aussi annoncé des aides dites « humanitaires », qui seront versées aux blessés – d’un montant de 200 à 500 dollars (de 160 à 400 euros) – et aux familles des morts – de 3 000 dollars (2450 euros).

« Plus le mouvement se poursuit, et plus ce sont les factions qui le dirigent, explique l’analyste Omar Shaban, du centre Pal Think. La société civile ne peut mobiliser seule des dizaines de milliers de personnes. Cela nécessite des ressources. C’est un énorme effort logistique, pour les services médicaux, la nourriture, les drapeaux, etc. Mais personne ne force les gens à manifester. La société gazaouie est très politisée. Le droit au retour des réfugiés est un slogan idéaliste qui unifie. »

Omar Shaban souligne le « tournant » que représente pour le Hamas son soutien à un mouvement populaire pacifique, lui qui a toujours épousé la lutte armée. Il s’agit selon l’analyste d’un « test de crédibilité » pour juger la mue du mouvement islamiste, qui ne renonce pas pour autant à l’option violente.

« La question est : jusqu’où iront-ils ? La non-violence, ce ne sont pas que des mots, elle doit s’appliquer en matière de liberté d’expression, de droits des femmes… C’est une philosophie, une manière de vivre. »

L’horizon ? Le 15 mai, jour anniversaire de la Nakba

Ce positionnement du Hamas, qui doit beaucoup à ses propres faiblesses et à l’écrasante supériorité militaire israélienne, ravit aussi d’autres factions. « Vous ne pouvez pas imaginer à quel point il est important pour nous d’amener le Hamas sur ces idées, en faveur d’activités pacifiques et populaires, souligne Wajeh Abou Zarifah, du Parti du peuple palestinien (communiste). Les gens du Hamas présents aux rassemblements n’étaient pas armés, ils participaient comme civils. »

Selon ce militant de 48 ans, qui a passé près de quatre ans dans les prisons israéliennes, le Hamas n’est qu’une faction parmi d’autres, impliquées dans l’organisation de la « grande marche du retour ». Les Israéliens conduiraient une « campagne pour discréditer les manifestations », en exagérant son rôle.

Chef du réseau des centres culturels, Yusri Darwich raconte l’histoire de la marche du côté de la société civile. En janvier, une large réunion d’environ 130 personnes, représentant les factions, les ONG et les grands clans s’est tenue à Gaza, pour en fixer les modalités. L’horizon est le 15 mai, jour anniversaire de la « Nakba », soit l’exode palestinien lors de la création d’Israël, en 1948.

Un comité national a été créé, composé de vingt-huit membres, dont quatorze représentants des factions. Le Hamas avait un seul délégué. « On a choisi cinq points le long de la frontière et on a placé les tentes loin de la clôture, à 700 mètres,souligne Yusri Darwich. On a essayé de convaincre les gens de ne pas s’approcher plus près des soldats, mais c’est une terre palestinienne ! Les snipers ont visé des gens à plus de 300 mètres. Ils veulent tuer l’idée même de marche pacifique. »