« Les guerres de Syrie ont touché le Liban sans contaminer les Libanais » (Alain Frachon – Le Monde)

Dans sa chronique, Alain Frachon, éditorialiste au « Monde », observe que si le pays n’a pas cédé à la contagion syrienne, c’est le fruit d’un savant équilibre.

Les Libanais, qui ne détestent pas l’autocélébration, pourraient parler de miracle. Ils ne le font pas, peut-être par superstition. Mais, ici, à Beyrouth, au moment où la Syrie compte ses plaies, on est tenté de saluer, prudemment, sinon un miracle libanais, du moins une étonnante performance collective : le pays du Cèdre a tenu.

Sept ans durant, la Syrie a été – et l’affaire est loin d’être finie – le théâtre d’un conflit qui a enflammé nombre de lignes de fracture traversant aussi le Liban. L’affrontement n’a pas débordé ou à peine. Aucune des mèches qui, allumées depuis le territoire syrien, aurait pu replonger les Libanais dans la guerre n’a franchi la frontière – la bataille entre les musulmans chiites et sunnites, entretenue par les parrains iraniens et saoudiens, est restée cantonnée au théâtre syrien.

Chapeau, les artistes ! Les guerres de Syrie ont touché le Liban sans contaminer les Libanais. Mais le chaos sanglant qui a ravagé le grand voisin ne s’en est pas moins fait durement sentir ici. Une des forces politiques libanaises – le Hezbollah, armé et financé par l’Iran – est entrée dans la guerre, à la demande de Téhéran. Formation dominante chez les chiites du Liban, le Hezbollah est venu appuyer, de façon déterminante, le régime de Bachar Al-Assad. Soutenu à bout de bras par Téhéran, le Syrien, membre d’une secte minoritaire proche du chiisme, a fini par triompher d’une insurrection dominée par les sunnites du pays.

Peurs et méfiance

Ceux-là ont fui les combats, massivement, et un million et demi d’entre eux ont trouvé refuge au Liban : rapporté à la population du pays (4 milllions), c’est un peu comme si la France avait dû accueillir seize millions d’immigrés. Dans un Liban qui compte déjà 400 000 réfugiés palestiniens, l’onde de choc de l’immigration syrienne secoue toutes les composantes du pays : 35 % de chrétiens, 30 % de musulmans chiites, 30 % de musulmans sunnites et 5 % de Druzes. Chacune des communautés libanaises s’inquiète.

Les chiites regardent les immigrés syriens d’un œil méfiant : « La haine communautaire entre chiites et sunnites n’a jamais été aussi forte, elle n’a pas d’équivalent entre musulmans et chrétiens », dit l’évêque grec catholique melkite de Saïda, Mgr Elie Bechara Haddad.

Les chrétiens redoutent que l’afflux sunnite ne les marginalise. Mais les sunnites libanais ne sont pas rassurés non plus : dans cette masse venue de Syrie, souvent logée dans des camps de fortune le long de la vallée de la Bekaa, Al-Qaida ou quelque autre avatar de la peste djihadiste pourraient faire des adeptes ! « Tous les éléments sont là pour une guerre au Liban », dit Mgr Haddad, qui nous reçoit avec un groupe de lecteurs de l’hebdomadaire français La Vie.

Le pays du Cèdre, otage du conflit

Même s’il a su échapper à la tourmente syrienne, le Liban reste au cœur du conflit qui oppose l’Iran, d’un côté, les Etats-Unis, Israël et le monde arabe sunnite de l’autre.

Téhéran arme le Hezbollah, non pas parce que celui-ci a l’intention de tirer ses missiles contre Israël dans une sorte de revival du conflit israélo-arabe. Le Hezbollah forme une première ligne de défense iranienne pour le cas où les Etats-Unis et/ou Israël se lanceraient dans une opération aérienne contre la République islamique (afin de détruire ses installations nucléaires et d’affaiblir le régime). Le Liban est l’otage de ce conflit.

Il faut mettre sur la table toute la complexité du cocktail libanais, domestique et régional, pour prendre la mesure de l’exercice d’équilibre qui a permis à ce pays de ne pas céder à la contagion syrienne. Ici cohabitent des partisans d’un chiisme « à l’iranienne » et des sunnites parrainés par Riyad, des chrétiens qui ménagent le Hezbollah et d’autres qui s’y opposent.

Le fardeau des réfugiés

En toile de fond, il y a Damas, toujours tenté de mettre le Liban sous tutelle et qui se sert des réfugiés comme moyen de chantage ; il y a Israël qui tient le Hezbollah en respect ; il y a les Etats-Unis qui arment l’armée libanaise, laquelle coopère avec le Hezbollah, bête noire des Etats-Unis ; il y a les Russes qui s’installent en Syrie et les Chinois qui pourraient se mettre de la partie – on attend plus qu’eux.

Au milieu, les Libanais. L’Etat fonctionne mal, sauf pour la sécurité. L’économie est, momentanément, en panne, exacerbant d’abyssales inégalités. Le fardeau des réfugiés pèse, même si les Nations unies (ONU) apportent une aide essentielle.

Mais les Libanais ont « tenu ». Ils ont maintenu la tragédie syrienne à distance parce qu’ils gardent le souvenir des vingt-cinq années de malheur (1970-1995) de leurs propres guerres – et dont L’Age d’or, le dernier roman de la Libanaise Diane Mazloum (JC Lattès, 416 pages, 19 euros), restitue si bien le déclenchement. Décriée, une classe politique de mandarins communautaires a, pour une fois, fait preuve de sagesse. Chacune avec ses raisons, les puissances régionales ont eu intérêt à ménager le Liban.

Singularité libanaise

Toutes ces raisons recèlent une part de vérité. Un verre d’arak aidant, ajoutons une autre explication. A travers les épreuves vécues par ce pays, la « libanité », le sentiment d’appartenance nationale, a progressé.

Le Liban est l’histoire d’une dialectique compliquée, chez chacun de ses ressortissants, entre fidélité communautaire et attachement patriotique. « Le sentiment national existe, mais il est sans cesse concurrencé par cette autre identité qu’est la communauté », dit fort bien un autre romancier libanais, Ramy Zein, publié aux éditions Arléa.

Dans une conjoncture à haut risque, c’est le sentiment national, celui d’une singularité libanaise à préserver, qui semble avoir prévalu depuis sept ans. Son ancrage suppose que le Liban officiel – l’Etat – sorte du déni et regarde en face ce qui s’est passé de 1970 à 1995. Il ne suffit pas de proclamer « Plus jamais ça », encore faut-il dire le « ça ». Bon signe : les romanciers libanais ont commencé.