Comment la guerre des Six-Jours a changé le visage de la Cisjordanie et d’Israël

Par Cyrille Louis (correspondant pour le Figaro à Jérusalem)


4 h 45 du matin. Des ombres glissent dans la nuit encore profonde. Elles marquent un court arrêt au pied du «mur de séparation», le temps d’avaler un café brûlant ou d’acheter une boîte de conserve dont elles feront leur déjeuner, puis s’engouffrent dans un corridor qui s’étire à perte de vue. La voie est dégagée mais il n’y a pas une minute à perdre car des taxis collectifs commencent à déverser leurs passagers.

D’ici un quart d’heure au plus, un gigantesque embouteillage humain se sera formé dans cette allée aux allures de cage. Des milliers de corps, pressés les uns contre les autres, progresseront par à-coups au rythme du tourniquet qui, tout au bout, débite sa marchandise. Les plus impatients escaladeront les barreaux et se mettront à marcher au-dessus de la foule. Certains piétineront leurs compagnons d’infortune pour éviter de perdre l’équilibre. Le ton montera, une bagarre éclatera peut-être. Comme tous les matins ou presque aux portes de Jérusalem.


Spectaculaire obstacle

Le checkpoint 300, par lequel plus de 7000 Palestiniens venus de la région de Bethléem transitent chaque jour pour aller travailler en Israël, à Jérusalem-Est ou dans les colonies de Cisjordanie, est sans doute le plus spectaculaire des obstacles mis au déplacement de cette population. L’armée israélienne l’a érigé le 25 février 1994, quelques heures seulement après le massacre de 29 musulmans par un extrémiste juif à Hébron, de crainte que les Palestiniens ne dirigent leur colère contre la colonie voisine de Gilo. Il fut substantiellement renforcé, au milieu des années 2000, lorsque le premier ministre Ariel Sharon ordonna la construction d’un mur haut de huit mètres censé empêcher l’infiltration de terroristes à Jérusalem. Un total de vingt-six checkpoints, disposés le long de la  «ligne verte» qui délimite la Cisjordanie, contrôlent aujourd’hui l’accès des Palestiniens aux grands blocs de colonies ainsi qu’au territoire d’Israël. Pour se représenter l’empreinte physique de l’occupation militaire, il faut ajouter à ce décompte les vingt-sept points de surveillance qui entravent la circulation au cœur même de ce territoire, les centaines de remblais et de blocs de béton aménagés de façon ponctuelle pour couper telle route ou isoler tel village, ainsi que les 700 kilomètres de voies qui, selon l’ONG B’Tselem, sont interdits d’accès aux véhicules palestiniens munis d’une plaque blanche et verte. Rami Issa, 35 ans, n’a jamais connu que cette réalité. Il était encore gamin quand, avant l’éruption de la première intifada (1987), les Palestiniens pouvaient circuler à peu près librement de part et d’autre de la «ligne verte». Employé sur un chantier dans la colonie de Har Homa, il se lève chaque matin à 3 heures pour rejoindre, depuis son village de Jurat el-Shama, le checkpoint 300. «Quand j’arrive avant la foule, la traversée ne dure qu’une dizaine de minutes, dit-il, mais il est aussi fréquent que j’y perde plus d’une heure.» Marié et père de trois filles, Rami dit ne pas avoir le choix. Son employeur israélien le paie 250 shekels par jour (environ 62 euros), soit deux fois plus que le salaire moyen versé par une entreprise palestinienne. Daoud Mohammed, qui piétine quelques mètres plus loin, peine à contenir sa colère. «Nous dépendons entièrement de la bonne ou de la mauvaise humeur d’un soldat israélien. Pourquoi une telle humiliation? Après tout, ils ont autant besoin de nous que nous avons besoin d’eux. Et nous ne demandons pas la lune – mais juste un minimum de respect.» De l’autre côté du checkpoint, des dizaines de minibus attendent, moteur  tournant, d’embarquer cette main-d’œuvre hagarde. Selon les estimations officielles, plus de 100.000 Palestiniens disposent d’un permis qui leur permet de travailler en Israël ou dans les implantations juives de Cisjordanie.


Les «bénéfices» de la coexistence entre colons et Palestiniens

Oded Revivi, maire israélien d’Efrat, vante un partenariat «gagnant-gagnant». Les travailleurs palestiniens, souligne-t-il, ont beaucoup contribué à la construction de cette «colonie-dortoir» d’environ 10.000 habitants, dont les toits rouges s’étirent sur plusieurs kilomètres au sud de Bethléem. Rejetant les critiques des adversaires de l’occupation, il voit dans l’accroissement d’Efrat un moyen de renforcer la coexistence entre les deux peuples. «Nous avons créé des liens très forts avec les habitants du village voisin de Wadi Nis, illustre-t-il, qui mesurent bien le bénéfice généré par notre présence.» En septembre dernier, Oded Revivi a fait sensation en invitant quelques dizaines de ces villageois à célébrer, avec les colons d’Efrat, la fête juive de Soukkot. «Ces gens veulent avant tout faire vivre  leur famille et ils sont conscients que leurs dirigeants, rongés par la corruption et toujours prompts à attiser la haine d’Israël, ne défendent pas vraiment leurs intérêts», assure-t-il.

Souligner les bénéfices de la coexistence entre colons et Palestiniens constitue, pour les premiers, la meilleure réponse à ceux qui voudraient mettre fin à l’occupation. Cinquante ans après la conquête de juin 1967, 386 000 Israéliens sont établis en Cisjordanie et 208.000 autres à Jérusalem-Est. Une centaine d’avant-postes, illégaux au regard non seulement du droit international mais aussi du gouvernement, ont été créés en plus des 131 colonies «autorisées». La multiplication de ces implantations a rompu la continuité entre les zones de peuplement palestinien, freiné leur développement et multiplié les points de frottement entre colons et villageois. Elle complique, si elle ne la rend pas impossible, la création d’un État palestinien viable et indépendant. Le courant national-religieux, très influent au sein de la coalition gouvernementale israélienne, réclame aujourd’hui l’abandon du rêve né des accords d’Oslo (1993). Ses ténors proposent de lui substituer un régime qui garantirait une large autonomie aux Palestiniens. Sans aller jusqu’à reconnaître leur droit à l’autodétermination. Une aide économique massive, ajoutent-ils, devrait à terme venir à bout de leur soif d’indépendance.


Révoltes du vendredi

Un détour par le village de Nabi Saleh, qui s’étend sur une colline rocailleuse au nord-ouest de Ramallah, permet de mesurer les limites de cette vision. Chaque vendredi, après la prière de la mi-journée, s’y rejouent les mêmes scènes écrites à la façon d’un Clochemerle oriental. Des dizaines de jeunes hommes se regroupent aux abords de la station-service, keffieh autour du cou et drapeau palestinien à bout de bras. La petite cohorte entonne des slogans contre l’occupation et se met en marche, direction le barrage installé par l’armée israélienne à la sortie du village. Elle n’a généralement pas le temps de s’en approcher que les soldats postés au loin tirent les premières grenades lacrymogènes et balles en caoutchouc. Des  pierres volent en riposte. Les chebabs se mettent à couvert derrière une benne à ordure calcinée. La chorégraphie, rodée, peut durer des heures.

«Nous manifestons depuis 2009 pour dénoncer l’appropriation d’une source d’eau par la colonie voisine de Hallamish», raconte Manal Tamimi, pasionaria de 42 ans et mère de trois garçons. L’un a failli perdre un œil à cause d’une balle en caoutchouc. Un autre a été blessé deux fois à balle réelle. Ces révoltes du vendredi, dupliquées ailleurs en Cisjordanie, font parfois reculer l’armée.

En 2011, les habitants de Biliin ont réussi à faire modifier un tronçon du mur de séparation dont le tracé annexait des terres agricoles. Ceux de Kafr Qadum défilent chaque semaine pour recouvrer l’usage d’une route que l’armée leur interdit d’emprunter sous prétexte de protéger la colonie voisine. «On me dit parfois que j’enseigne la violence à mes enfants, soupire

Manal Tamimi, mais peuvent-ils vraiment y échapper dans un tel contexte?» Sept cents mineurs palestiniens en moyenne sont arrêtés chaque année et treize manifestants ont été tués en 2016 alors qu’ils prenaient part à des heurts contre l’armée.

Tout le monde, en Israël, ne se résigne pas à cette occupation qui perdure. «Cinquante ans, ça suffit», ont clamé samedi soir plus de dix mille personnes rassemblées à Tel-Aviv. Quelques ONG documentent patiemment le coup humain et moral de cette situation malgré les attaques incessantes d’une droite qui les accuse de trahir le pays. B’Tselem, Yesh  Din, Rompre le silence… «Ce sont les sentinelles de notre démocratie», assure Ami Ayalon, qui commanda successivement la marine nationale puis le Shin Beth. «Contrairement à ce que j’ai cru pendant les vingt années qui ont suivi la conquête de 1967, je peux vous dire qu’il n’y a pas d’occupation éclairée, explique ce militaire au parcours modèle. L’idée qu’on puisse aider un peuple placé sous notre contrôle à s’élever en lui apportant notre éducation et nos idées libérales est un contresens. Nous avons largement eu le temps de constater qu’elle ne mène nulle part.»

Ce discours critique ne rencontre cependant qu’un assez faible écho dans une société que les cinq dernières décennies ont transformée en profondeur. «Israël, tout du moins dans la version laïque et progressiste qui saisit jadis l’imagination du monde entier, n’existe plus», s’alarmait récemment Aluf Benn, le directeur duquotidien Haaretz. Daniel Ben Simon, journaliste et ancien député travailliste, décrit cette métamorphose. «La conquête de Jérusalem et des Territoires, c’est-à- dire de la terre de nos Patriarches, a éclaté dans le cœur du peuple juif avec une intensité inégalée. Elle a donné un élan irrésistible au projet défendu par les sionistes religieux, qui veulent occuper l’intégralité de la région située entre le Jourdain et la Méditerranée. Les fondateurs du pays, imprégnés de valeurs libérales et bourgeoises, ont au contraire été balayés par ce que de très nombreux Israéliens, y compris laïcs, ont interprété comme une intervention divine. Notre rêve de vivre en paix avec nos voisins arabes s’est volatilisé et le pays tout entier cherche depuis lors à sortir de ce piège. Mais celui-ci se referme chaque jour un peu plus à mesure que le renforcement de la présence juive compromet toute division de la terre.» 

L’armée, à laquelle les accords d’Oslo confèrent une autorité quasi totale sur 60 % de la Cisjordanie, est un acteur clé de ce processus. Son action s’exerce par exemple contre de nombreuses communautés bédouines établies à la lisière de Jérusalem et dans la vallée du Jourdain, dont les abris de fortune ont souvent été construits sans autorisation. «Leurs demandes de permis, comme toutes celles déposées par des Palestiniens établis en zone C, sont rejetées dans 99 % des cas», souligne le bureau des Nations unies en charge de la coordination humanitaire.

Plus d’un millier de structures y ont été démolies en 2016. L’Union européenne assiste les populations évincées et accuse Israël de violer le droit humanitaire international en organisant le «transfert forcé» de leurs occupants.


Les colons en première ligne de la bataille pour la terre

Par endroits, ce sont les colons eux-mêmes qui montent en première ligne de cette bataille pour la terre. Non loin de l’implantation de Shilo, au nord de la Cisjordanie, plusieurs avant-postes tenus par des jeunes issus de la droite religieuse dominent ainsi les villages environnants. La vie y est spartiate, et les contacts avec les Palestiniens souvent rugueux. «Nous ne cherchons pas la bagarre mais elle ne nous fait pas peur», concède Aharon Katsov, porte-parole des colons d’Esh Kodesh. Il accuse les habitants de Qusra de s’attaquer à ses vignes mais omet de préciser qu’elles ont été plantées, avec la protection de l’armée, sur des parcelles jadis cultivées par les Palestiniens. 

Ibrahim al-Wadi, responsable du comité de protection créé par les villageois, accuse en retour: «Rien qu’à Qusra, nous avons recensé une centaine d’attaques de colons depuis 2010.» Ces raids se traduisent la plupart du temps par la destruction d’oliviers et parfois par des agressions physiques. Plusieurs milliers d’arbres sont brûlés chaque année lors d’attaques menées contre des villages palestiniens – mais les plaintes déposées par leurs propriétaires n’aboutissent que rarement. Hananel Dorfman, proche des plus radicaux de ces jeunes collines, justifie ces agissements par «leur volonté de défendre la terre qui appartient au peuple juif contre ceux qui, depuis les ignobles accords d’Oslo, prétendent la vendre à l’ennemi».

La résignation, tout autant que l’extrémisme, se nourrit de part et d’autre de l’impasse politique ainsi que du retour intermittent des violences. Sondage après sondage, une courte majorité d’Israéliens et de Palestiniens continue certes de se déclarer favorable à la solution dite des deux États. Mais seul un petit nombre la juge désormais réaliste. Le désengagement de la bande de Gaza (2005), suivi par la prise de pouvoir du Hamas (2007) et l’éprouvante litanie des tirs de roquette, a convaincu de nombreux Israéliens que leurs voisins ne veulent pas la paix. Les Palestiniens se sont peu à peu persuadés que la promesse d’Oslo ne sera jamais tenue. Lassés par des négociations largement improductives, ils sont de plus en plus nombreux à réclamer un changement de stratégie. Certains appellent à intensifier les campagnes appelant au boycott d’Israël. D’autres, minoritaires, prônent un retour à la lutte armée. La récente vague d’attaques au couteau et à la voiture bélier, parce qu’elle fut largement le fruit d’initiatives isolées, indique paradoxalement que la société palestinienne n’est pas prête à ce basculement. Mais les services de renseignement israéliens admettent, du bout des lèvres, qu’elle traduit un désespoir inquiétant.