Les groupes djihadistes accentuent leur emprise sur le nord-ouest de la Syrie

Par Le Monde – Benjamin Barthe


La région d’Idlib est le théâtre d’une offensive des formations djihadistes regroupées au sein de Tahrir Al-Cham contre les modérés de l’Armée syrienne libre.

Après la victoire des forces progouvernementales à Alep, à la mi-décembre 2016, tous les regards se sont tournés vers la région d’Idlib. Cette province rebelle du nord-ouest de la Syrie, contrôlée par une myriade de brigades, dont le Front Fatah Al-Cham, une émanation d’Al-Qaida, devait être la nouvelle cible du régime Assad. « La prochaine Alep », selon les mots de Staffan de Mistura, l’envoyé spécial de l’ONU.

Mais le cessez-le-feu, décrété le 30 décembre 2016 par la Russie et la Turquie, a bouleversé la donne. Plutôt que de faire route au sud, les troupes loyalistes employées à Alep sont parties vers l’est, pour couper la route de Rakka, la « capitale » syrienne de l’organisation Etat islamique (EI) aux rebelles proturcs de l’opération « Bouclier de l’Euphrate ». Idlib s’est offert un sursis, avec l’assentiment de Damas et de son allié iranien, persuadés que dans cette région, le temps joue en leur faveur.

« Les plus cohérents idéologiquement »

Et de fait, depuis le début de l’année, le nord-ouest de la Syrie, en plus d’être régulièrement bombardé par l’aviation russe et syrienne, est prisonnier d’un maelström de conflits entre groupes armés. Des mini-guerres dans la grande guerre, qui tournent régulièrement à l’avantage de Fatah Al-Cham et d’autres factions extrémistes, au détriment des groupes plus modérés, labellisés Armée syrienne libre (ASL), qui reçoivent des armes des Etats-Unis et de leurs alliés arabes.

La région d’Idlib sombre insensiblement sous la coupe des djihadistes. « Ce sont les plus forts d’un point de vue militaire, les plus motivés et les plus cohérents idéologiquement, juge Oussama Chourbaji, le directeur d’une ONG syrienne qui travaille dans la région d’Idlib. Si une bataille généralisée éclate, ce sont eux qui la gagneront. »

La semaine dernière, un charnier de 130 cadavres a été découvert à Khan Cheikhoun, dans le sud de la province. La majorité des victimes étaient des combattants de Jaïch Al-Nasr (l’Armée de la victoire), une faction de l’ASL dirigée par d’anciens officiers syriens. Tous avaient été exécutés, à la mi-février, par des hommes de Jund Al-Aqsa (« Les soldats d’Al-Aqsa »), un groupe armé proche de l’EI, au côté duquel ils avaient combattu les pro-Assad, quelques mois plus tôt. « Ils nous ont poignardés dans le dos car ils nous considèrent comme des kouffar [mécréants] », a expliqué un porte-parole de Jaïch Al-Nasr.

Plus au nord dans la province d’Idlib, l’ASL est à couteaux tirés avec Fatah Al-Cham. C’est la participation de plusieurs brigades modérées à la conférence d’Astana, à la fin janvier, qui a mis le feu aux poudres. Voyant dans cette réunion, organisée par la Russie, les prémices du ralliement de certains groupes rebelles à la stratégie « antiterroriste » de Moscou, dirigé principalement contre lui, le Front Fatah Al-Cham a pris les devants.

Entre la fin décembre 2016 et la fin janvier, ses combattants ont attaqué plusieurs factions estampillées ASL, comme Jaïch Al-Moudjahidine et Faylaq Al-Cham, qu’ils qualifient volontiers de
« sahwa ». Un terme qui fait référence aux milices sunnites que les forces d’occupation américaines avaient mobilisées en Irak, dans la fin des années 2000, pour remporter la lutte contre Al-Qaida.

« Les grandes puissances ont toujours espéré retourner l’ASL contre Fatah Al-Cham, analyse un spécialiste de l’insurrection syrienne, désireux de rester anonyme. Le problème, c’est qu’elles ne leur en ont jamais donné les moyens politiques. Il leur fallait une trêve avec le régime pour mener ce genre d’offensive, et le régime n’a jamais respecté une telle trêve. » Lundi 27 février, onze personnes, dont sept civils, ont encore été tuées dans un raid de l’aviation syrienne.

Des accrochages ont également éclaté avec d’autres formations, d’inspiration salafiste mais proches de la Turquie et suspectes à ce titre aux yeux des djihadistes, qui ont suivi le rapprochement d’Ankara avec Moscou. C’est le cas d’Ahrar Al-Cham, l’un des groupes rebelles les plus puissants de Syrie, avec laquelle le front Fatah Al-Cham, alors prénommé Front Al-Nosra, avait conquis la province d’Idlib au printemps 2015.

Luttes intestines

Ces luttes intestines ont débouché sur une réorganisation de la scène rebelle. Six groupes armés menacés par les djihadistes ont fait allégeance à Ahrar Al-Cham, tandis que quatre formations plus radicales ont fusionné avec Fatah Al-Cham, donnant naissance à une nouvelle coalition baptisée Tahrir Al-Cham.

Dans les combats, les membres de Tahrir Al-Cham se sont emparés de territoires stratégiques, à proximité du poste-frontière de Bab Al-Hawa avec la Turquie, par où transitent l’aide humanitaire et les armes destinées à l’insurrection. Si le terminal et ses environs immédiats restent contrôlés par Ahrar Al-Cham, les routes d’accès sont désormais filtrées par les djihadistes, qui s’arrogent ainsi un droit de préemption sur les cargaisons.

En conséquence, l’un des canaux de soutien aux rebelles, géré par l’Agence centrale de renseignement (CIA) américaine depuis la Turquie, a été fermé, au moins temporairement. Cette filière, alimentée aussi bien par les Etats-Unis que par le Qatar, l’Arabie saoudite et la Turquie, profitait à une dizaine de groupes de l’ASL, qui recevaient, de façon irrégulière, des salaires, des munitions, des armes légères et parfois, des missiles antitanks.

Preuve de l’ascendant pris par Tahrir Al-Cham, plusieurs figures d’Ahrar Al-Cham ont rejoint le camp djihadiste. C’est notamment le cas de Hachem Al-Cheikh, un ancien chef d’Ahrar Al-Cham, qui a été porté à la tête de Tahrir Al-Cham. Abou Mohamed Al-Jolani, le cerveau de Fatah Al-Cham, préfère, pour sa part, un rôle plus en retrait.

« Coup de maître »

« C’est un coup de maître de sa part, estime Oussama Chourbaji. En choisissant Al-Cheikh, Al- Jolani a neutralisé Ahrar Al-Cham, le seul groupe susceptible de lui faire de l’ombre. A la fin, c’est lui qui restera ». « Ahrar Al-Cham est en train de se dissoudre lentement, renchérit Sinan Hatahet, du centre d’analyses Omran. Chaque jour, un autre de ses cadres rejoint Tahrir Al-Cham. »

Lâchés par les Américains, les groupes de l’ASL font désormais face à un choix cornélien : soit rester dans la région d’Idlib, où ils constituent une proie facile ; soit l’abandonner, pour rejoindre plus à l’est le « Bouclier de l’Euphrate », l’opération anti-EI patronnée par la Turquie. Dans les deux cas, les djihadistes sont gagnants. Une aubaine pour le régime, qui a toujours cherché à se présenter comme un rempart contre les extrémistes.