Du golfe Arabo-Persique à la Méditerranée, l’« autoroute chiite » de l’Iran

Par Le Monde


La République islamique dispose au Moyen-Orient d’une toile étendue de relais d’influence, explique dans sa chronique Alain Frachon, éditorialiste au « Monde ».

CHRONIQUE. Imaginez que Mohammad Ali Jafari n’aime pas prendre l’avion – cela arrive aux plus valeureux. Imaginez encore que le commandant en chef des gardiens de la révolution iraniens décide de visiter les « dominions » de la République islamique. Le patron de cette armée d’élite, bras armé du régime de Téhéran, prend la route. Il monte dans un de ces 4 × 4 monstrueux, fenêtres teintées, toit hérissé d’antennes, énorme empreinte carbone, qu’affectionnent les généraux de la région.

Il franchit la frontière dans le sud de l’Iran, il entre en Irak dans la banlieue de Bassora. Il n’a pas besoin de visa, il est ici chez lui. Jafari, l’un des hommes-clés de la théocratie chiite qu’est l’Iran, est en pays ami : le sud de l’Irak est majoritairement peuplé de musulmans chiites (la branche minoritaire de l’islam).

Un peu plus haut, toujours en Irak, le régime de Téhéran veille à la sécurité des lieux saints du chiisme, les villes de Nadjaf et de Kerbala. Ce sont des villes martyres – humiliées et réprimées par le régime de Saddam Hussein (majoritairement sunnite) avant d’être la cible d’attentats atroces perpétrés par les djihadistes sunnites, d’Al-Qaida à l’organisation Etat islamique (EI).

A Bagdad, le général est chez lui encore. L’équipe au pouvoir, dominée par la majorité arabe chiite du pays, doit beaucoup à la République islamique. Celle-ci forme et arme nombre des puissantes milices chiites proches du gouvernement. Remontant vers le nord, Jafari peut faire valoir que le pays kurde – le gouvernement ­régional du Kurdistan d’Irak, ou GRK – doit une fière chandelle aux Iraniens. Le régime de Téhéran a été le premier, avant même la France et les Etats-Unis, à se porter au secours des Kurdes quand, à l’été 2014, l’EI menaçait Erbil, la capitale du GRK.

Une toile de milices armées

Si le 4 × 4 du général arrive à passer en Syrie, il s’y trouve toujours en pays ami – au moins à Damas et dans toutes les régions sous le contrôle de Bachar Al-Assad. Sans l’aide massive de l’Iran – militaire, logistique, financière, pétrolière, policière –, le régime se serait effondré. Bachar Al-Assad est deve­nu le vassal de deux puissances non arabes, l’Iran et la Russie.

Le général peut vouloir profiter des nuits de la capitale libanaise. Pas de problème : il pousse jusqu’à Beyrouth, où il est aussi en pays ami. La milice chiite libanaise Hezbollah, sous l’influence directe de l’Iran, est la force qui domine la scène politique libanaise ; le chrétien Michel Aoun n’a été élu président que grâce à un accord avec le Hezbollah – donc avec Téhéran.

Du golfe Arabo-Persique à la Méditerranée, de façon quasi continue, la République islamique dispose de relais d’influence comme jamais. Téhéran-Bagdad-Damas-Beyrouth : c’est « l’autoroute chiite », dit un expert américain. Cette prépondérance iranienne est un élément majeur du Moyen-Orient moderne.

S’appuyant sur des communautés chiites souvent marginalisées, martyrisées, pauvres, dans un monde arabe dominé par les sunnites, Téhéran a tissé une toile de milices armées et de formations politiques qui lui sont attachées. De l’aveu même du général Jafari, l’ensemble des « légions » chiites (arabes et afghanes) représenterait quelque 200 000 hommes entraînés et équipés par Téhéran.

« L’expansionnisme perse »

Cela inquiète toute la région et, en premier lieu, l’Arabie saoudite, la théocratie sunnite, qui entend rester la puissance locale de référence. Riyad a cherché à contrecarrer l’ascension de l’Iran en soutenant le pire de l’extrémisme sunnite – Al-Qaida. De son côté, Israël ne veut pas de l’armée iranienne, ou du Hezbollah, à sa frontière est, sur le Golan syrien. Régulièrement, l’aviation israélienne bombarde en Syrie des convois d’armes iraniens à destination du Hezbollah. A la tête de la Turquie, la grande puissance sunnite non arabe, Recep Tayyip Erdogan dénonce « l’expansionnisme perse ».

Erdogan a trouvé auprès de ­Donald Trump une oreille sympathique. Barack Obama s’est trompé sur la portée de l’accord de contrôle du programme nucléaire iranien conclu le 14 juillet 2015 à Vienne. Ce document est resté ce qu’il est : un accord de désarmement. Il n’a pas déclenché l’esquisse d’une normalisation entre Washington et Téhéran.

La politique étrangère et de défense de la République islamique reste dominée par les « durs » – notamment les gardiens de la révolution, attachés à sécuriser leurs « dominions » arabes. Les gardiens mènent la vie dure au réformiste Hassan Rohani, qui ­sollicite un deuxième mandat à la tête du pays.

Coalition Russie-Iran-Hezbollah

Trump et le Congrès partagent les inquiétudes des Saoud et d’Israël, les deux alliés des Etats-Unis dans la région. Le président américain le dira la semaine prochaine à Jérusalem et à Riyad : les Etats-Unis considèrent que le tropisme « hégémonique » de l’Iran « déstabilise » le Moyen-Orient. Les trumpistes parlent d’enrayer la poussée iranienne. La Maison Blanche peaufine une livraison d’armes géante à Riyad.

La diplomatie trumpiste aurait, un temps, caressé l’idée de collaborer avec la Russie pour déterminer l’avenir de la Syrie, à une condition : les Russes doivent renvoyer les Iraniens chez eux. Fantasme, répond Vali Nasr, Irano-Américain et grand expert du chiisme militant. Il fait valoir que la coalition Russie-Iran-Hezbollah n’est pas conjoncturelle.

Elle répond à un objectif stratégique profond, commun aux trois parties : affaiblir l’influence des Etats-Unis dans la région. Pour que le Kremlin renonce à cette alliance, il faudrait que Washington propose beaucoup plus – par exemple, un vaste « marché » incluant une solution en Ukraine. Cela requerrait un stratège à la Richard Nixon à la Maison Blanche. Pour le moment, on a Donald Trump.