Georges Bensoussan : des « Territoires perdus » à « Une France soumise »

Par le Monde – Raphaëlle Bacqué


L’historien Georges Bensoussan publie un nouvel ouvrage de témoignages alarmistes sur l’emprise de l’islam radical en France, quinze ans après « Les Territoires perdus de la République ».

Il y a quinze ans, un collectif d’enseignants de collèges et lycées en banlieue parisienne se réunissait pour témoigner de ce qu’ils constataient, notamment dans leur cours d’histoire disaient-ils, de la part de certains de leurs élèves musulmans. Une professeur affirmait avoir dû renoncer à projeter Nuit et brouillard, le film d’Alain Resnais sur les camps d’extermination, devant le tumulte de sa classe. Un autre rapportait que plusieurs lycéens avaient arboré sur leur cartable un « Vive Ben Laden » au lendemain du 11 septembre 2001. « Si je prononce le mot d’Israël, le brouhaha commence », racontait un troisième. Ces professeurs, qui se disaient « de gauche et laïcs », avouaient par ailleurs leur désarroi devant quelques jeunes filles qui arrivaient voilées en classe.

Rassemblés par Georges Bensoussan, docteur en histoire détaché par l’éducation nationale auprès du Mémorial de la Shoah, leurs témoignages furent publiés en septembre 2002 dans un livre intitulé Les Territoires perdus de la République (Mille et une nuits). Bientôt suivi en 2004 d’une nouvelle édition, nourrie de nouveaux témoignages.
A sa sortie, l’ouvrage ne suscita que peu de réactions dans les médias. Les témoignages publiés étaient trop souvent anonymes : sur les treize contributeurs, dix professeurs avaient préféré prendre un pseudonyme, dont Georges Bensoussan lui-même qui avait signé sous le nom d’Emmanuel Brenner. Une conseillère du président Chirac reçut pourtant certains de ses auteurs. Le 21 avril 2002, Jean-Marie Le Pen était arrivé au second tour de l’élection présidentielle et Jacques Chirac ne savait plus trop bien comment éviter « la déchirure du tissu social français », selon son expression d’alors. A la demande du chef de l’Etat, la commission Stasi, qui s’apprêtait à remettre son rapport sur la laïcité, auditionna à son tour les professeurs. Deux ans plus tard, la loi interdisant les signes religieux dans les écoles publiques fut votée. Les ventes du livre ne dépassèrent pas quelques dizaines de milliers d’exemplaires, mais son titre resta dans les esprits, comme pour marquer le basculement d’une époque.


370 pages de témoignages
Aujourd’hui, M. Bensoussan et une des professeurs des Territoires perdus, Barbara Lefebvre, publient à nouveau un gros livre de témoignages dont le titre annonce la couleur : Une France soumise (Albin Michel, 672 p., 24,90 euros). Aidés de Laurence Marchand-Taillade, secrétaire nationale du Parti radical de gauche et présidente de l’observatoire de la laïcité dans le Val-d’Oise, de Caroline Valentin, une ancienne avocate, et d’une professeur d’histoire qui signe sous le pseudonyme de Charlotte Bonnet, ils ont cette fois recueilli des récits de médecins, de policiers, d’agents de Pôle emploi, d’assistants sociaux.
Quelque 370 pages de témoignages complétées par 17 contributions d’universitaires ou essayistes, du philosophe Pierre-André Taguieff à la démographe Michèle Tribalat ou à l’écrivain palestinien Waleed Al-Husseini, qui laissent supposer que la République est menacée sur des territoires bien plus larges que les seuls lycées d’il y a quinze ans. « Une seconde société tente de s’imposer insidieusement au sein de notre République, écrit la philosophe Elisabeth Badinter dès la préface, tournant le dos à celle-ci, visant explicitement le séparatisme, voire la sécession. »
Signe que l’époque a changé, le livre fait désormais la « une » du Figaro Magazine. Lise Boëll, son éditrice chez Albin Michel, est aussi celle des best-sellers signés Eric Zemmour et Philippe de Villiers, qui affirment tous deux que « l’islam est incompatible avec la France ». Même le titre, Une France soumise, fait référence au Soumission de Michel Houellebecq (Flammarion, 2015) dans lequel le leader d’un parti musulman, ressemblant fort au prédicateur Tariq Ramadan, est élu président de la République.


Accusations de racisme
Georges Bensoussan balaie cependant les accusations de racisme, d’islamophobie et de lepénisation qui déferlent depuis plusieurs jours sur les réseaux sociaux. « Nous aussi sommes effrayés par la fachisation des esprits, et voir l’OPA qu’a fait Marine Le Pen sur la laïcité nous rend fous, affirme l’historien. Mais l’islam politique trouve son plus grand essor en France et les récits que nous avons recueillis témoignent de l’impérieuse obligation de réagir aux coups de boutoir qu’une idéologie politico-religieuse nous porte. C’est l’islam politique que nous visons, pas la religion musulmane qui a bien sûr sa place en France. »
Reste pourtant un problème de fond. L’usage fréquent de l’anonymat, l’absence presque systématique de noms de lieux précis donne le sentiment d’un « phénomène d’islamisation » généralisé, selon l’expression des auteurs. On aimerait pourtant savoir. Dans quel centre social les fonctionnaires femmes évitent-elles de porter une jupe ? Où est ce marché où l’assistante sociale qui y faisait quelques courses s’est entendu intimer par l’imam du quartier « madame, vous êtes ici chez moi, vous partez immédiatement, vous n’avez rien à y faire » ? Quelle est cette mairie des Yvelines qui aurait retiré son drapeau bleu blanc rouge pour ne pas déplaire à ses habitants en majorité musulmans ? Dans quel lycée le proviseur laisse distribuer une photo de classe sur laquelle une partie des élèves a posé en faisant la quenelle ?
« Le déni de réalité est un cancer », avertit Mme Badinter dans sa préface. Mais pour réagir et « défendre les valeurs de la République » comme le réclame l’ouvrage, mieux vaudrait désigner concrètement les endroits où elle est mise à mal.