Gaza : les comptes macabres du Hamas (Cyrille Louis – Le Figaro)

Le mouvement islamiste revendique la majorité des manifestants tués par Israël, ce qui sert la propagande de l’État hébreu.

Les funérailles de Mohannad Abou Tahoun ont bien failli virer au pugilat. Jeudi 24 mai, une foule compacte s’était rassemblée dans la mosquée du camp de réfugiés de Nusseirat pour accueillir le corps sans vie de ce lycéen touché dix jours plus tôt par une balle israélienne. Le Hamas, comme à son habitude, a proposé d’«adopter» le défunt et de pourvoir aux frais des obsèques. Mais sa famille, liée au Fatah, la grande faction rivale, ne l’entendait pas ainsi. Lorsqu’un sympathisant islamiste trop empressé a déployé le drapeau vert du mouvement sur sa dépouille, elle s’est interposée et le ton est monté. Après quelques minutes d’échanges tendus, le «martyr» a été exfiltré de la mosquée et conduit directement au cimetière. «Nous ne voulons froisser personne, élude Baker Abou Tahoun, le père du jeune homme, mais nos liens avec le Fatah sont trop étroits pour que nous puissions laisser une autre faction revendiquer sa mort.»

L’incident témoigne des efforts récemment déployés par le Hamas pour s’approprier un maximum des 124 vies fauchées par les balles israéliennes depuis le début de la «grande marche du retour»

L’incident, tout sauf anodin, témoigne des efforts récemment déployés par le Hamas pour s’approprier un maximum des 124 vies fauchées par les balles israéliennes depuis le début de la «grande marche du retour». Accusé d’avoir envoyé la jeunesse palestinienne au casse-pipe pour un résultat inexistant, le mouvement au pouvoir dans la bande de Gaza espère ainsi convaincre qu’il paie, et de loin, le plus lourd tribut. L’un de ses responsables, Salah al-Bardawil, est allé jusqu’à claironner que 50 des 60 manifestants morts le 14 mai étaient membres du mouvement. Une déclaration dont les autorités israéliennes, habituellement défiantes envers la propagande islamiste, se sont aussitôt emparées pour répondre aux accusations de «tirs indiscriminés» formulées par de nombreux pays européens. «Le masque de la prétendue marche du retour se déchire, a résumé le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Emmanuel Nahshon: il n’y a pas de manifestation populaire mais une foule de terroristes violents issus du Hamas et animée d’intentions meurtrières. Les pleurnicheurs professionnels qui critiquent Israël auront-ils l’honnêteté de s’excuser?»

Deux semaines après le bain de sang, le fracas des tirs s’est dissipé mais le choc des propagandes ne faiblit pas. Des photographies de cadavres enveloppés dans le drapeau du Hamas et portés par la foule inondent les réseaux sociaux – comme autant d’indices accablants. Aux yeux du gouvernement israélien, ces documents prouvent sans l’ombre d’un doute que les dizaines de Palestiniens tués ainsi que les 3.500 blessés par balles étaient des cibles légitimes. Mais cette certitude est contredite par les observations des nombreux journalistes et membres d’ONG présents à Gaza le 14 mai. Si le tableau était partiel et souvent obscurci par les nuages de fumée noire se dégageant des pneus en flammes, ceux-ci ont été témoins de rassemblements pacifiques en marge desquels des groupes rassemblant plusieurs centaines de jeunes munis de pierres, de cisailles et parfois de couteaux se sont portés à l’assaut de la clôture dans l’intention de l’endommager ou de la franchir – le plus souvent sans constituer une menace réelle pour les tireurs postés de l’autre côté.

L’armée israélienne affirme, sans être démentie, que des membres de la branche armée du Hamas avaient pris place aux avant-postes. Moataz al-Nounou était à l’évidence l’un de ceux-ci. Mardi 15 mai, un petit détachement des brigades Ezzeddine el-Qassam accueillait les proches de la famille venus présenter leurs condoléances. «Beaucoup, y compris au sein des unités spécialisées dans les tirs de roquettes, ont choisi de poser temporairement les armes afin de participer à ces manifestations», explique Taher al-Nounou, oncle du «martyr» et conseiller auprès du chef du Hamas. L’État hébreu affirme que plusieurs d’entre eux ont été tués après avoir ouvert le feu vers des soldats, sans faire de blessé, dans le nord de la bande de Gaza. Mais combien, au total, ont péri ce jour-là? «Difficile à dire dès lors que la branche armée entretient le mystère à ce sujet», admet Mohammed Sabbah, qui a enquêté sur le profil des 70 Palestiniens mortellement blessés le 14 mai pour l’ONG israélienne B’Tselem, et souligne: «Ni le fait d’être affilié au Hamas, ni même celui de servir au sein des Qassam ne fait de vous une cible légitime le jour où vous décidez de participer sans arme à un rassemblement pacifique.»

«Nous sommes tous Hamas parce que quand on habite près de la frontière, on a le choix entre intégrer la Résistance ou devenir collabo»

Le père de Saadi Abou Salah

La mort de Saadi Abou Salah illustre bien cette nuance. À Beit Hanoun, sur le mur d’enceinte de la maison familiale, son visage encore enfantin s’affiche sur des banderoles aux couleurs des principales factions palestiniennes, mais l’allégeance de la famille de fait guère de doute. «Nous sommes tous Hamas – parce que quand on habite près de la frontière, on a le choix entre intégrer la Résistance ou devenir collabo», dit fièrement Saïd, le père, qui a passé sept années dans les prisons israéliennes. Saadi, à l’entendre, fréquentait les camps de jeunesse du mouvement et rêvait d’intégrer un jour les brigades Ezzeddine el-Qassam. Mais les photos prises au cours des récentes manifestations ne montrent qu’un minot chétif et souriant. On le voit qui défie la mort, couché au pied de la clôture, tandis que les plus grands jouent de la pince coupante pour tenter de percer une brèche. «Bien sûr, je suis fier que mon fils soit mort en martyr, assure son père. Mais quand je pense qu’il avait tout juste 16 ans…»

D’autres morts du 14 mai ont été «adoptés» alors qu’ils n’avaient apparemment aucun lien avec le mouvement islamiste. C’est le cas de Saïd Abou el-Ghir, 15 ans, dont la famille vit dans le plus grand dénuement en lisière du camp de réfugiés de Shati. «Peu après qu’on a récupéré le corps, raconte son père, Mohammed, les représentants du Fatah et du Hamas sont venus nous voir et nous ont proposé de prendre en charge le coût des funérailles.» Dans les grandes familles, ce coup de pouce peut représenter entre 3.000 et 4.000 dollars. «Comme je ne m’intéresse pas à la politique, soupire M. Abou el-Ghir, les responsables locaux des factions se sont arrangés entre eux et ont décidé que le Hamas planterait son étendard devant chez moi.» Le corps de l’adolescent a été recouvert d’un drapeau vert et une centaine de repas ont été offerts à la famille. À en croire son père, Saïd était un élève doué et paisible. Le mouvement islamiste, tout comme l’armée israélienne, se souviendra pour sa part qu’il est mort en fantassin du Hamas.