La frontière est devenue floue entre l’opposition israélienne et la droite au pouvoir

LE MONDE | Par Piotr Smolar (journaliste, correspondant Jérusalem)


LETTRE DE JÉRUSALEM. A quoi reconnaît-on l’opposition israélienne ? On ne sait plus. La question mérite d’être posée, tant les deux principales formations prétendant représenter une alternative au Likoud, le parti de Benyamin Nétanyahou, s’alignent souvent sur ses positions. Seules les affaires politico-judiciaires offrent un sujet de contentieux permanent. Yaïr Lapid, le chef de file de Yesh Atid (centre-droit), a trouvé excellent le discours du premier ministre devant l’Assemblée générale des Nations unies, le 19 septembre. Mais c’est le nouveau leader du Parti travailliste, Avi Gabbay, qui assure la plus grande confusion.
Inconnu du grand public il y a quelques mois, il a été désigné en juillet à la tête de la principale formation de centre-gauche, en pleine détresse politique. Venu du secteur des télécoms, ancien ministre de M. Nétanyahou, Avi Gabbay veut moderniser le Parti travailliste et retisser ses liens avec les couches populaires, notamment dans les petites villes de province.
Pour cela, suivant l’idée qu’une majorité se gagne au centre, chez les indécis, il semble prêt à rompre avec certaines positions traditionnelles de cette formation, notamment sur la colonisation.
Dans un entretien accordé à la chaîne Channel 2, dont des extraits ont été diffusés lundi 16 octobre, Avi Gabbay a estimé que le retrait forcé des colons israéliens de Cisjordanie – où ils sont près de 400 000 – n’était pas indispensable pour trouver une solution définitive avec les Palestiniens. « Je pense que la dynamique ou la terminologie à laquelle nous nous sommes habitués, selon laquelle
un accord de paix impose une évacuation, n’est pas vraiment bonne, a-t-il déclaré. Quand on signe un accord de paix, des solutions peuvent être trouvées qui ne réclament pas une évacuation. »


« Principes de base »
Dans son propre camp, beaucoup se sont émus de cette prise de position non concertée, qui introduit une confusion avec celles de Benyamin Nétanyahou. « La conquête du pouvoir ne se fait
pas en abandonnant les principes de base et les valeurs de votre parti », a réagi le député travailliste Zuhaïr Bahlul. « Il y a déjà un Likoud, on n’a pas besoin d’un second », a lancé de son
côté le député Ilan Gilon (Meretz, gauche).
La veille de la diffusion de ces extraits, lors d’une rencontre avec des militants à Dimona, Avi Gabbay avait confié qu’il n’était pas sûr qu’il y ait un partenaire pour la paix côté palestinien.
D’autres épisodes récents ont montré le peu de vigilance manifestée par les travaillistes sur des questions pourtant centrales. Pour la première fois depuis quinze ans, l’administration civile (Cogat) qui contrôle les activités civiles et militaires en zone C (60 % de la Cisjordanie) a accordé un permis de construire pour 31 logements au profit des colons juifs vivant au centre d’Hébron. Environ 500
d’entre eux vivent barricadés et protégés par l’armée israélienne, au milieu des Palestiniens. Ces logements pourraient voir le jour sur un site symbolique, un terrain militaire situé sur la ruelle
autrefois la plus commerçante de la ville, nommée Al-Shouhada, devenue une artère fantôme où se succèdent les rideaux tirés des commerces palestiniens.


« Acrobaties juridiques »
La municipalité d’Hébron conteste le droit des colons à construire sur ce terrain, qui lui appartiendrait. Le permis de construction fera l’objet d’appels et la mise en chantier éventuelle
prendra du temps. Mais cet acte gouvernemental ressemble à un défi et une réponse, après le classement d’Hébron en juillet par l’Unesco comme site palestinien appartenant au patrimoine
mondial. Sans surprise, l’ONG La Paix Maintenant a dénoncé cette initiative, qui « devrait augmenter le nombre de colons de 20 % dans la ville et a réclamé des acrobaties juridiques qui ne risquent pas de tenir devant la Haute Cour de justice ». En revanche, pas un mot de l’opposition travailliste sur ce sujet. 

Ni Yesh Atid ni le Parti travailliste n’ont pris davantage position en défense de la liberté d’expression et de la société civile, lorsque Benyamin Nétanyahou a annoncé une nouvelle escalade contre les ONG dites de gauche. Le 15 octobre, le premier ministre a révélé la mise en place prochaine d’une commission parlementaire chargée d’enquêter sur les fonds étrangers dont bénéficient ces organisations non gouvernementales. Et plus précisément celles qui s’opposent à l’armée.

M. Nétanyahou en revient ainsi à l’une de ses cibles favorites : l’ONG Rompre le Silence, un groupe de vétérans qui recueille des témoignages de soldats sur l’occupation et les guerres conduites à Gaza.
Son ministre du tourisme, Yariv Levine, compte déposer un projet de loi qui permettrait d’interdire toute organisation œuvrant à faire traduire des responsables militaires israéliens devant un tribunal ou appelant au boycottage d’Israël. Un pas de plus dans une dérive entamée depuis trois ans par la droite israélienne, et à laquelle la gauche ne résiste guère.