Forcing iranien pour une levée des sanctions (Georges Malbrunot – Le Figaro)

Le régime tire argument de l’épidémie de coronavirus pour en appeler à la clémence.

Très durement frappé par le virus qui a tué plus de 2 000 Iraniens, et alors que des médecins anticipent plusieurs mois encore de propagation, Téhéran multiplie les appels à la levée des sanctions qui affectent notamment les approvisionnements en médicaments. «L’Iran s’attend à ce que les États-Unis suspendent, au moins temporairement, les sanctions au moment où l’épidémie est mondiale», confie depuis Téhéran l’analyste Abas Aslani.

Après en avoir parlé à un membre non permanent du Conseil de sécurité, le président Hassan Rohani, a déclaré que la question pourrait être présentée prochainement aux Nations unies. De son côté, Djavad Zarif, le chef de la diplomatie, s’est entretenu avec Sergueï Lavrov, son homologue russe, et Luigi Di Maio, le ministre des Affaires étrangères d’un pays – l’Italie – encore plus sévèrement touché par le Covid-19. Alors qu’une lettre du Conseil médical iranien implore l’ONU de lever les sanctions, Téhéran recourt à la médiation pakistanaise pour relayer sa demande. Après avoir écrit à Josep Borell, le chef de la diplomatie de l’Union européenne, le ministre pakistanais des Affaires étrangères Shah Mahmoud Qureishi a téléphoné mardi à Jean-Yves Le Drian.

Ces appels seront-ils entendus? Rien n’est moins sûr. Les Européens, qui ont accordé une aide de 20 millions d’euros à l’Iran et ne s’opposeraient pas à la demande iranienne d’un prêt de 5 milliards de dollars auprès du FMI, restent globalement silencieux face à ces suppliques. La rebuffade subie mardi par l’ONG française Médecins sans frontière n’est pas pour les encourager à plus d’ouverture. Face au virus, l’Iran a déclaré ne pas vouloir de «forces étrangères», ce qui a suscité «l’incompréhension» de MSF, qui avait envoyé sur place une équipe. Après la libération, vendredi, du chercheur Roland Marchal, la détention de binationaux (franco-iranien comme la chercheuse Fariba Adelkhah, ou irano-britannique) pourrait être un moyen de pression pour amener Londres et Paris à davantage de compréhension face aux demandes iraniennes.

Suspicion sur l’aide étrangère

Mais l’opposition la plus forte vient des États-Unis, qui ont encore renforcé leurs sanctions contre l’Iran. Le département du Trésor vient de sanctionner cinq sociétés basées aux Émirats arabes unis soupçonnées d’écouler du pétrole iranien, de même que trois individus et neuf entités ayant leur siège en Afrique du Sud, à Hongkong et en Chine pour des transactions dans le domaine de la pétrochimie.

Pour Esfandyar Batmanghelidj, spécialiste de l’Iran à Londres, «si l’Administration Trump n’est pas encline à aider l’Iran au moment où l’épidémie se répand aux États-Unis, il est important, affirme-t-il au Figarod’élargir les exemptions humanitaires et de faciliter l’accès de l’Iran à ses réserves à l’étranger.» Mais, insiste-t-il, «l’Iran ne peut raisonnablement pas s’attendre à recevoir un large soutien s’il continue de considérer l’aide étrangère avec suspicion.»

Le chercheur fait référence au refus du guide suprême Ali Khamenei de toute aide américaine. «Quelle personne raisonnable accepterait de l’aide de ce pays?», s’est interrogé le numéro un du régime dimanche lors de son discours du Nouvel An persan. «Il est également possible, a ajouté Ali Khamenei, que les États-Unis envoient des médicaments qui répandent le virus ou du personnel médical qui en fait rassemblerait de l’information.»

Pendant ce temps, aux États-Unis une campagne intitulée «80 heures d’appels pour 80 millions de vies» a été lancée pour inciter les Américains à téléphoner pendant 80 heures à l’OFAQ, l’organisme en charge des sanctions, pour lui réclamer une levée de ces mesures. De son côté, Bernie Sanders, l’un des candidats démocrates à l’investiture présidentielle, en appelle aux membres du Congrès pour qu’ils demandent à Donald Trump d’alléger les sanctions contre l’Iran. «Si l’Iran veut un allègement des sanctions, Khamenei doit mettre fin aux attaques des milices chiites irakiennes contre les soldats américains en Irak, permettre aux inspecteurs de l’ONU d’accéder à tous les sites nucléaires et cesser sa propagande contre le virus», affirmait il y a quelques jours un responsable du département d’État.

Mais derrière cette apparente unité, des débats existeraient au sein de l’Administration Trump, estime Ariane Tabatabai, chercheuse à l’université Columbia. «Tout le monde n’est pas du même avis, dit-elle. L’Administration envoie des messages contradictoires. D’un côté, elle propose de l’aide comme fin février ; de l’autre, elle décourage les autres, y compris les Européens, d’en faire de même.»

Ces divergences sont apparues après l’attaque contre une base militaire en Irak qui a tué deux soldats américains le 11 mars. Mike Pompeo, le secrétaire d’État, et Robert O’Brien, conseiller à la sécurité nationale, étaient favorables à des frappes contre l’Iran pour l’affaiblir encore davantage, mais le Pentagone s’y est opposé, a rapporté la presse américaine. En attendant, la tension reste vive entre les deux ennemis. Le 20 mars, l’aviation iranienne a failli attaquer un avion de combat américain F-18 qui s’était approché des côtes de l’Iran.