La fin programmée de la rébellion du Sud syrien (Benjamin Barthe – Le Monde)

La région de Deraa était l’une des premières à se rebeller contre le régime Assad. Assiégés par les forces russo- syriennes, les rebelles négocient leur capitulation.

A la fin du mois de juin, peu après le début de l’offensive des forces loyalistes contre la région de Deraa, à la pointe sud de la Syrie, un pilote de chasse syrien s’était photographié dans son cockpit, alors qu’il survolait ce fief rebelle, en brandissant une note où il était écrit : « C’est ici que la sédition est née et c’est ici qu’elle sera écrasée. »

Cette prédiction macabre, relayée sur des comptes Twitter prorégime, est en passe de se réaliser. A la manière de dominos, les villages qui parsèment cette plaine agricole en lisière de la Jordanie et d’Israël, nommée le Hauran, qui fut le théâtre des prémices du soulèvement anti-Assad en 2011, retombent l’un après l’autre sous la coupe du gouvernement syrien.

En usant de la puissance de feu dévastatrice de son allié russe et de la terreur qu’elle inspire, l’armée régulière a déjà récupéré près de la moitié du territoire rebelle. Amorcée le 26 juin par la prise de Busr Al-Harir, un bourg que ses défenseurs ont abandonné en quelques heures, l’offensive terrestre s’est rapidement déployée vers le sud, en direction de la frontière jordanienne. Un objectif qui ne se trouve plus qu’à 7 km des troupes gouvernementales.

En plus des villages qu’elles ont regagnés par la force, causant la mort de 130 civils, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), près d’une quinzaine de localités se sont rendues sans combattre, au terme de négociations menées avec l’armée russe. Un accord global que Damas qualifie de « réconciliation », mais qui s’apparente à une capitulation forcée, est en cours d’élaboration entre la Russie et la Jordanie, le tuteur des groupes armés du sud.

Censés être amnistiés

Au cœur des tractations figurent la remise par les rebelles de leurs armes moyennes et lourdes, le déploiement des forces du régime au poste frontalier de Nassib, un sas commercial majeur entre la Syrie et la Jordanie, le retour des institutions étatiques et le déploiement de la police militaire russe. En échange, les opposants sont censés être amnistiés. Parmi eux, les combattants pourraient se reconvertir en force de police locale ou rallier la lutte contre l’organisation Etat islamique (EI). L’organisation djihadiste contrôle deux petites poches dans le sud, l’une à l’ouest de Deraa et l’autre à l’est de Souweïda, une ville druze.

« LES REBELLES SONT PSYCHOLOGIQUEMENT DÉFAITS, LE LÂCHAGE DES AMÉRICAINS LES A ANÉANTIS », MAHMOUD, UN INGÉNIEUR DE DERAA

« Les gens du sud ne veulent pas d’une répétition du scénario de la Ghouta », explique Nawar Oliver, un analyste militaire. Une référence à la banlieue orientale de Damas, reprise par les loyalistes en avril, au prix d’un pilonnage d’une extrême violence qui a causé la mort de 1 600 civils. « Ils ne sont pas prêts pour un bain de sang pareil. »

« Les rebelles sont psychologiquement défaits, le lâchage des Américains les a anéantis », renchérit Mahmoud, un ingénieur de Deraa. Fin juin, un an après avoir suspendu l’aide militaire et financière qu’ils leur accordaient depuis 2014, les Etats-Unis ont informé les brigades anti-Assad de la région sud qu’ils ne s’opposeraient pas à l’offensive de Damas.

Le processus de reddition a parfois été préparé par des notables locaux, « retournés » par le régime ou simplement exténués par sept années de lutte sans issue. « Historiquement, le Hauran est un bastion du Baas, le parti au pouvoir, de nombreux cadres de l’appareil sécuritaire viennent de là, rappelle Nawar Oliver. Ces vieux réseaux, ainsi que les connections tribales, très fortes dans cette région, ont facilité l’établissement de canaux de communication entre les deux camps. »

Le calme relatif qu’a connu le front sud ces deux dernières années a aussi contribué à démobiliser les insurgés. En leur livrant des salaires et des armes tout en leur interdisant la plupart du temps de les utiliser, sinon contre l’EI, Washington et Amman ont clientélisé les rebelles et les ont insularisés par rapport au reste de l’insurrection.

Trop ostentatoires

C’est pour toutes ces raisons que des villages comme Daël, Bousra Al-Cham, Jiza, Al-Mseifra, Al-Karak et Ibta’a, qui forment le tissu campagnard du nord et de l’est de Deraa, ont subitement capitulé. Dans certains cas, l’entrée des troupes loyalistes a été saluée par des distributions de bonbons et des slogans prorégime, comme l’increvable « Bil rouh, bil dam, nafdiq ya Bachar » (« Par mon âme, par mon sang, je me sacrifierai pour toi, ô Bachar »). Des signes d’allégeance trop ostentatoires pour être totalement spontanés.

Des groupes armés résistent encore au rouleau compresseur russo-syrien. Soit parce qu’ils refusent de baisser les armes par principe, soit parce qu’ils contestent les termes de leur reddition. L’accalmie, décrétée vendredi, pour aider à finaliser l’accord global, a été violée à plusieurs reprises durant le week-end, notamment à Tafas et Nawa, au nord-ouest de Deraa, où des bombardements et des accrochages meurtriers ont été signalés.

LES ANTI-ASSAD DU SUD CRAIGNENT D’ÊTRE PRIS AU PIÈGE UNE FOIS LE CESSEZ-LE-FEU ACTÉ, ISRAËL ET LA JORDANIE REFUSANT OBSTINÉMENT DE LEUR OUVRIR LEUR FRONTIÈRE.

Ces accès de violence ont jeté sur la route des dizaines de milliers de Syriens supplémentaires. Le nombre des déplacés, qui se pressent à la frontière jordanienne ou sur le plateau du Golan, partiellement occupé par Israël, dans l’espoir d’échapper aux raids aériens russe et syrien, atteint désormais 270 000 selon l’ONU, contre 160 000 vendredi. Un accroissement à un rythme record qui fait planer la menace d’une crise humanitaire, l’aide distribuée par les armées jordanienne et israélienne étant insuffisante pour nourrir ces populations.

De nombreux opposants s’inquiètent du fait que l’ébauche d’accord russo-jordanien ne semble pas leur donner la possibilité d’être évacués vers la zone rebelle d’Idlib, dans le nord- ouest de la Syrie. Des milliers d’habitants de la Ghouta, et avant eux les quartiers orientaux d’Alep reconquis par le régime en décembre 2016, avaient choisi cette option, de peur d’être arrêtés par Damas. Les anti-Assad du sud craignent d’être pris au piège une fois le cessez-le-feu acté, Israël et la Jordanie refusant obstinément de leur ouvrir leur frontière.

Qualifiés de « traîtres »

A Al-Karak, le maire, qui avait été impliqué dans l’accord local de « réconciliation », a été tué vendredi, avec cinq membres de sa famille. Avant le lancement de l’offensive, le Bureau de documentation des martyrs de Deraa, une ONG locale, avait recensé sept autres cas d’assassinat, visant des partisans d’un rapprochement avec Damas. Sur les réseaux sociaux, les commandants des groupes armés ayant renoncé à combattre sont qualifiés de « traîtres ». C’est notamment le cas d’Ahmed Al-Awdeh, le chef de Chebab Al-Sunna, responsable de la retraite de Busr Al-Harir et de la reddition de Busra Al-Cham.

Pour autant, la marge de manœuvre des jusqu’au-boutistes est à peu près nulle. « Il y a un alignement des forces régionales et internationales en faveur du redéploiement du régime, décrypte un diplomate onusien. On le voit au fait qu’Israël a arrêté de bombarder les positions du [mouvement chiite libanais] Hezbollah dans le sud. La Jordanie a aussi intérêt à relancer le commerce transfrontalier et à faire rentrer les centaines de milliers de réfugiés établis sur son territoire, qui sont souvent originaires de Deraa. Ça va prendre deux ou trois semaines supplémentaires. Il y aura encore des violences, mais il n’y a pas d’alternative. »

Le Kremlin est pressé. Il aimerait entériner la nouvelle donne au sommet d’Helsinki du 16 juillet, entre le président russe Vladimir Poutine et son homologue américain Donald Trump.