Face au retrait de Trump, Paris prône le multilatéralisme (Isabelle Lasserre – Le Figaro)

C’est en grande partie pour pallier le désengagement américain des grandes institutions internationales qu’Emmanuel Macron a lancé dimanche la première édition du Forum pour la paix. Partout dans le monde, beaucoup d’acteurs doutent de l’efficacité du modèle multilatéral.

La Syrie, ses 350.000 morts et ses processus de paix paralysés ont prouvé ces dernières années à quel point le multilatéralisme était malade et le concept de communauté internationale vidé de son contenu. Les attaques menées par Vladimir Poutine dans sa sphère d’influence, ses veto au Conseil de sécurité des Nations unies pour remettre en cause l’ordre international mis en place par les États-Unis au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ont encore affaibli le multilatéralisme.

Aujourd’hui, les offensives menées par Donald Trump risquent de porter le coup de grâce à ce système qui a permis de stabiliser les relations internationales grâce à l’interdépendance tissée entre les pays. En se retirant de l’accord de Paris sur le climat, du compromis sur le nucléaire iranien, du Traité INF sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, du conseil des droits de l’homme de l’ONU, en attaquant les grandes institutions multilatérales, Otan compris, le président américain affirme haut et fort le peu de cas qu’il fait de la sécurité collective comme moyen de maintenir la paix sur la planète.

Il dénonce, pas toujours à tort, l’inefficacité du système international. De la Corée du Nord à l’Iran, il privilégie les méthodes bilatérales pour régler les grands problèmes du monde et servir les intérêts de l’Amérique.

C’est en grande partie pour lui répondre et pour pallier le désengagement américain des grandes institutions internationales qu’Emmanuel Macron a lancé dimanche la première édition du Forum pour la paix. Le président français s’inquiète des points communs entre les années 30 et la période actuelle: le repli américain, la tendance à la fermeture des frontières, la montée des populismes, la crise économique et morale. Il veut alerter contre l’illusion qui consisterait à croire que les frontières peuvent arrêter les migrants, les cyberattaques ou le réchauffement climatique. Et promouvoir des solutions concrètes.

«Bien des éléments aujourd’hui me semblent emprunter au début du XX e siècle et aux années 30, laissant craindre un engrenage invisible»

Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU, lors de son discours d’ouverture du forum sur la paix
À l’instar de la COP21 sur le climat, ce rendez-vous consacré à la gouvernance mondiale associe aux responsables gouvernementaux des ONG, des entreprises et des associations de citoyens, des acteurs privés mobilisés autour de l’action collective. Pour convaincre que l’ONU doit rester au centre de notre système de gouvernance, Emmanuel Macron a demandé au secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, d’ouvrir le Forum pour la paix. Le chef de l’ONU partage les craintes du président français. «Bien des éléments aujourd’hui me semblent emprunter au début du XXe siècle et aux années 30, laissant craindre un engrenage invisible», a-t-il déclaré.

La paix est de plus en plus fragile, sur tous les continents. «L’ordre international qui s’est construit sur la volonté de tourner le dos aux horreurs de la guerre de la première moitié du XXe siècle ne doit pas être pris pour acquis. Les vents contraires n’ont sans doute jamais été aussi forts depuis le lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Or cet édifice fragile, avec en son centre l’Organisation des Nations unies, est plus que jamais indispensable face aux grands défis de notre temps», prévenait vendredi François Delattre, le représentant permanent de la France auprès des Nations unies, dans son intervention au Conseil de sécurité.

La multipolarité rend selon lui le multilatéralisme plus nécessaire encore, au moment où le retour de la logique de puissance fragilise ses fondamentaux. Même si beaucoup conviennent qu’on ne rendra pas son efficacité au multilatéralisme dans un monde multipolaire sans le réformer, lui et les institutions qui le portent. Mais l’alternative au multilatéralisme est dangereuse «C’est un retour aux zones d’influence dont l’histoire nous enseigne les lourds dangers», alerte l’ambassadeur français.

Le simple fait d’avoir réuni pour ce sommet autant de chefs d’État, de gouvernement et d’organisations internationales est déjà un succès pour Emmanuel Macron

Le simple fait d’avoir réuni pour ce sommet autant de chefs d’État, de gouvernement et d’organisations internationales est déjà un succès pour Emmanuel Macron. Plus difficile sera de transformer la bonne intention et les symboles en progrès concrets, dans une époque où les hommes forts, ceux qui bafouent les principes de coopération et méprisent les ONG, ont le vent en poupe. Donald Trump a d’ailleurs boycotté une réunion où seront critiquées ses méthodes de gouvernance.

Chine, Turquie, États-Unis, Russie: de plus en plus de dirigeants mais aussi d’électeurs se mettent à douter de l’efficacité du modèle multilatéral et de sa capacité à les protéger des effets déstabilisateurs de la mondialisation. Même le continent européen est désormais touché. Donald Tusk, le président du Conseil européen, a critiqué samedi «les forces européennes qui misent plus sur le conflit que sur la coopération, sur la désintégration que sur l’intégration».

Plus grave encore, la fragmentation du paysage stratégique, qui agit comme un frein puissant au multilatéralisme. Les grands acteurs de la scène internationale, notamment les États-Unis, la Chine et la Russie, ont de moins en moins de contrôle sur les autres pays. Les puissances européennes comme la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont perdu leurs leviers sur les grandes crises, qu’il s’agisse de la guerre en Syrie ou de celle qui oppose l’Ukraine et la Russie.

Si le monde d’aujourd’hui charrie les mêmes facteurs d’instabilité qu’en 1913 ou en 1930, de nouveaux sont apparus, comme le terrorisme islamiste, la cyberguerre et les dérèglements climatiques. L’histoire, quand elle se répète, prend généralement des formes et des habits nouveaux. Les foyers de tension les plus vifs ne sont plus forcément les mêmes.

Aujourd’hui, la dégradation des relations entre l’Iran et l’Arabie saoudite, entre les États-Unis et la Chine, les excès russes et le chaos au Moyen-Orient qui font craindre l’éclosion d’un nouveau conflit qui pourrait avoir de possibles effets dominos. Mais le continent européen n’est pas à l’abri non plus. «Le projet européen de paix est de nouveau remis en question», a prévenu Angela Merkel en inaugurant le Forum pour la paix.