Des ex-ministres des affaires étrangères européens en alerte contre le plan Trump sur le conflit israélo-palestinien (Piotr Smolar – Le Monde)

Un texte, signé notamment par Jean-Marc Ayrault et Hubert Védrine, met en garde contre la création d’une entité palestinienne « dépourvue de souveraineté ».

Les sujets de controverse entre Européens et Américains s’accumulent : négociations commerciales, accord sur le nucléaire iranien dont Washington s’est retiré, protection de l’environnement… L’un des plus symboliques concerne la différence radicale d’approche du conflit israélo-palestinien. L’administration Trump, qui prépare en secret son plan de paix, a décidé d’ignorer les paramètres traditionnels de la solution à deux Etats, de fouler au pied le droit international et les résolutions de l’ONU. L’illustration de cette rupture a été la reconnaissance unilatérale de Jérusalem comme capitale d’Israël, en décembre 2017, par le président américain.

Divisés sur l’attitude à adopter face à Israël, dont le glissement nationaliste et identitaire s’est confirmé lors des élections législatives du 9 avril, les Etats-membres de l’UE peinent à se faire entendre. L’UE s’en tient aux condamnations traditionnelles de la colonisation et à la promotion d’une solution à deux Etats qui paraît plus lointaine que jamais. C’est pour sortir l’Europe de cette passivité dangereuse que 37 anciens ministres des affaires étrangères, de différents Etats-membres, ont adressé un courrier à Federica Mogherini, la haute représentante de l’UE, et à leurs collègues aujourd’hui en fonction, dimanche 14 avril.

Une démarche pour l’honneur

Ce courrier, dont Le Monde a eu connaissance, invite les Européens à rappeler de façon claire les paramètres traditionnels de la solution à deux Etats, avant même la publication du plan Trump. « Il est crucial pour l’Europe d’être vigilante et d’agir de façon stratégique », soulignent les signataires, parmi lesquels se trouvent deux Français, Jean-Marc Ayrault et Hubert Védrine. Interrogé par Le Monde, ce dernier s’alarme de « l’évolution sur le terrain aux antipodes de ce qu’on espérait ». Le projet de l’administration américaine « va être un plan Afrique du Sud, résume Hubert Védrine, en référence au régime d’apartheid qui avait existé dans ce pays. C’est le moment de s’exprimer car personne ne le fait. Nétanyahou a été extrêmement efficace ces dernières années pour accuser d’antisémitisme toute critique d’Israël. Même si ce sont des propos de campagne, ses récentes déclarations en faveur d’une annexion des colonies auraient provoqué une levée de boucliers il y a dix ou vingt ans. »

Les fractures entre Européens au sujet d’Israël sont si profondes que les signataires ne se font guère d’illusion. Il s’agit presque d’une démarche pour l’honneur. « Malheureusement, l’administration américaine actuelle s’est éloignée des politiques américaines anciennes et a pris ses distances avec les normes établies du droit international », dit la lettre, qui met en garde au sujet de la déstabilisation possible de pays situés « à la porte de l’Europe ». Le texte cite la reconnaissance de Jérusalem et « l’indifférence dérangeante » manifestée au sujet de l’expansion des colonies en Cisjordanie, alors que les deux parties « glissent dans une réalité à un Etat avec des droits inégaux. »

Disant partager la « frustration » de l’administration Trump au sujet des échecs passés dans les négociations de paix, les signataires notent toutefois qu’un plan réduisant le projet d’Etat palestinien à « une entité dépourvue de souveraineté, de contiguïté territoriale et de viabilité économique » porterait un coup fatal à la cause d’une paix durable. Les anciens ministres des affaires étrangères souhaitent que l’Europe joue « son rôle unique en tant que point de référence dans un ordre mondial basé sur la loi ». De deux façons : en veillant à l’application des résolutions du Conseil de sécurité, ce qui relève d’un vœu pieux ; en assurant les défenseurs des droits de l’homme en Israël et en Palestine de son soutien, « plus important que jamais ».