Les États-Unis s’attendent cette semaine à un «Pearl Harbor sanitaire» (Adrien Jaulmes – Le Figaro)

Malgré la gravité de la situation dans de nombreux États, Washington s’en tient à des recommandations.

Les États-Unis se préparent à subir une hausse importante des victimes de l’épidémie de Covid-19. Alors que le nombre de morts répertoriés sur leur territoire devait dépasser lundi la dizaine de milliers, les déclarations des autorités sanitaires n’ont laissé planer aucune ambiguïté: le pire est à venir.

«Il est tragiquement approprié que nous en parlions au début de la semaine sainte, car très franchement cela va être la semaine la plus dure et la plus triste de la vie de la plupart des Américains», a déclaré le chirurgien général, le vice-amiral Jerome Adams, à la chaîne Fox News. Afin de souligner la gravité du moment, l’officier qui dirige ce service de santé fédéral l’a comparé à d’autres tragédies nationales: «Ce sera notre Pearl Harbor, notre 11 Septembre, mais il ne sera pas localisé. Cela va se produire dans tout le pays. Et je veux que l’Amérique comprenne cela.»

L’analogie avec ces deux attaques surprises est discutable. La progression de l’épidémie aux États-Unis, suivie par le nombre d’hospitalisations et le nombre de morts, ressemble plutôt à une catastrophe au ralenti, presque inexorable.

Les États les plus touchés restent New York et le New Jersey. Les villes de New York, Detroit et La Nouvelle Orléans connaissent le plus grand nombre de cas, même si le nombre de morts a pour la première fois baissé dimanche à New York. Le nombre de cas d’infection par le Covid-19 augmente rapidement en Pennsylvanie, dans le Colorado et à Washington DC, la capitale fédérale. D’après les autorités américaines, les mesures de réduction des interactions sociales restent à ce stade la seule façon d’endiguer la vague. Les autorités ont rappelé aux Américains l’importance de limiter au maximum leurs déplacements: «Ce n’est pas le moment d’aller faire vos courses ou d’aller à la pharmacie», a répété le Dr Deborah Birx, coordinatrice de la lutte contre l’épidémie à la Maison-Blanche. Mais malgré la gravité du moment, l’État fédéral se contente de faire des recommandations. Aucun ordre de confinement obligatoire n’a été pris au niveau national.

Même s’il a dorénavant pris la mesure de la crise sanitaire, Donald Trump reste réticent à prendre des dispositions contraignantes. La semaine dernière, quelques jours après avoir renoncé à son projet de «rouvrir l’Amérique pour Pâques», Trump avait pourtant publiquement évoqué la possibilité d’imposer une quarantaine aux trois États contigus de New York, du New Jersey et du Connecticut, avant d’abandonner l’idée.

Mais au-delà de la volonté présidentielle, la structure fédérale des États-Unis explique la spécificité de la réaction américaine. Si Washington peut décréter des mesures s’appliquant aux frontières nationales, comme Trump l’a fait en suspendant les vols avec la Chine fin janvier, puis en fermant les frontières avec le Canada et le Mexique, les mesures de santé publique, telles qu’une mise en quarantaine ou l’imposition de distances physiques, incombe aux États et aux municipalités.

Certains ont pris très vite des mesures drastiques pour enrayer l’épidémie, comme Mike DeWine, le gouverneur de l’Ohio, qui a annulé début mars un important festival de culturisme à Colombus. Critiqué à l’époque où il n’y avait encore aucun cas déclaré dans son État, le gouverneur républicain est vu à présent comme un modèle de prudence et de prescience.

D’autres, comme le gouverneur de Floride, Ron DeSantis, ont résisté le plus longtemps possible à de telles dispositions. Même si des villes comme Miami ou Orlando ont imposé la fermeture des commerces jugés non essentiels, DeSantis a maintenu les plages ouvertes pour les vacances de printemps, laissant la contagion se répandre hors de son État, avant d’imposer une quarantaine aux visiteurs en provenance de New York. Le gouverneur républicain n’a pris que le week-end dernier des mesures de restriction et de distanciation sociale, après qu’elles eurent été finalement recommandées par Trump.

Les États récompensés… et les autres

En Géorgie, le gouverneur républicain, Brian Kemp, avait suscité des réactions effarées en déclarant mercredi dernier avoir juste découvert que le virus pouvait être transmis par des personnes ne présentant aucun symptôme. Kemp a depuis ordonné des mesures de restriction, mais a cependant rouvert des plages au public près de Savannah, à la fureur des autorités locales. Le Centre de prévention et de contrôle des maladies (CDC), organisme qui donne depuis le début de l’épidémie les recommandations au niveau fédéral, est pourtant basé dans son État, à Atlanta.

Même si la plupart des États américains ont fini la semaine dernière par ordonner ou recommander de limiter les mouvements, il reste encore possible de voyager à travers les États-Unis. En outre, cinq États n’ont pris aucune mesure de restrictions: le Dakota du Nord et le Dakota du Sud, le Nebraska, l’Arkansas et l’Iowa.

Certains États démocrates comme le Maine ou le Massachusetts n’auraient reçu qu’entre 5 % et 17 % des matériels demandés.

Beaucoup de gouverneurs ont néanmoins critiqué plus ou moins ouvertement l’absence de coordination au niveau national. Trump a imposé son style aux relations entre le gouvernement fédéral et les gouverneurs. Distribuant les bons points à ceux qui le remercient pour son action, il manifeste son mécontentement envers la moindre critique. «On a de très bonnes relations avec les gouverneurs, a-t-il expliqué avec sa franchise coutumière, mais vous savez, ça doit aller à double sens, ils doivent bien nous traiter aussi.» Il a ainsi recommandé à son vice-président Mike Pence de ne pas «perdre son temps» avec certains, comme Jay Inslee, gouverneur de l’État de Washington, «une vilaine personne». «N’appelez pas la femme du Michigan», avait-il dit en parlant de Gretchen Whitmer, gouverneur démocrate de l’État.

La répartition de l’aide fédérale en matériel et équipements médicaux semble parfois dépendre de la qualité de ces relations. D’après le Washington Post, certains États démocrates comme le Maine ou le Massachusetts n’auraient reçu qu’entre 5 % et 17 % des matériels demandés, notamment des masques de protection. Des États dirigés par des gouverneurs ayant de meilleures relations avec Trump, comme la Floride, auraient en revanche reçu dans un bref délai l’intégralité de leurs demandes. Trump laisse aussi largement aux États le soin de se débrouiller. «Ils sont censés faire ce travail, nous ne sommes pas une société de logistique.» Une certaine compétition a même été observée entre le gouvernement fédéral et les États. Certains, comme le Michigan et le Massachusetts, se sont plaints que le gouvernement fédéral leur soit passé devant pour acheter du matériel médical.

Les prochaines semaines devraient vite montrer si cette réponse décentralisée est suffisante ou si les États-Unis vont devoir adopter des mesures plus contraignantes, imposant pour la première fois de leur histoire récente des restrictions de mouvements à leurs citoyens.