« Ce qui entretient la malédiction moyen-orientale, c’est l’affrontement saoudo-iranien »

Le Monde – Par Alain Frachon


Dans sa chronique hebdomadaire, Alain Frachon, éditorialiste au « Monde », analyse les risques qu’impliquent la mise au ban du Qatar et la diabolisation de l’Iran par Riyad.

CHRONIQUE. Riyad, 21 mai. L’Arabie saoudite et son hôte de marque, Donald Trump, érigent l’Iran au rang d’ennemi public numéro un dans la région. Devant l’organisation Etat islamique (EI), Al-Qaida et autres djihadistes…

Le 5 juin, l’Arabie saoudite encore, chef de file du monde arabe sunnite, met le petit émirat arabe voisin du Qatar en quarantaine, pour cause de sympathie iranienne.

Le 7 juin, à Téhéran, un double attentat secoue la capitale de la ­République islamique. Deux des symboles de la théocratie chiite révolutionnaire sont touchés : le mausolée de son fondateur, l’imam Khomeiny, et le Parlement. Dix-sept personnes sont tuées, l’EI, quintessence de l’extrémisme sunnite radical, revendique.

Quelle relation entre ces événements, sinon qu’ils font de ce printemps dans le Golfe une saison encore plus chaude qu’à l’habitude ? Les pessimistes qualifient la mise au ban du Qatar – rupture des relations diplomatiques et boycottage maritime et aérien – de quasi acte de guerre. Les mêmes évoquent l’attentat de Sarajevo quand, le 28 juin 1914, l’assassinat de l’héritier présumé de l’empire austro-hongrois déclencha, par le jeu des alliances, la première guerre mondiale. Et si, s’estimant militairement menacé par les Saoudiens, tout juste chauffés à blanc par Trump, l’émir du Qatar, le prince Tamim Ben Hamad Al-Thani, appelait les Iraniens à son secours ?

Ce serait le début d’un affrontement direct – et non plus par alliés interposés – entre les deux théocraties qui se disputent la prépondérance sur la région : l’Arabie saoudite, d’un côté ; la République islamique, de l’autre.

Tout les oppose. Leur duel est celui des Perses contre les Arabes, des chiites (branche minoritaire de l’islam) contre les sunnites (l’aile majoritaire), celui, enfin, qui déterminera lequel aura la main haute sur le Moyen-Orient du XXIe siècle.

Croissant chiite

Puissance chiite non arabe, la République islamique d’Iran a, au fil des ans, acquis une influence décisive sur les chiites d’Irak et du Liban, ainsi que sur les alaouites (secte dissidente du chiisme) de Syrie. A Bagdad, à Damas et à Beyrouth, on dépend de Téhéran. C’est un mouvement géostratégique régional majeur.

Il a été favorisé par l’intervention américaine en Irak et par le statut de citoyens de seconde zone trop souvent réservé aux chiites du monde arabe. Pour enrayer l’émergence de ce croissant chiite au cœur de la péninsule Arabique, les Saoudiens, mais aussi quelques autres dans le Golfe, ont facilité l’avènement du djihadisme sunnite. Al-Qaida, l’EI et leurs filiales ont multiplié les attentats contre les Arabes chiites – et s’y emploient toujours.

A Téhéran, on met en avant ce statut de protecteur régional des chiites pour justifier l’extension de l’influence de l’Iran jusqu’à la Méditerranée. On s’affiche en rempart face à la folie djihadiste. Riyad, en revanche, tient son rôle de vestale de l’hégémonie sunnite dans le monde arabe. L’homme fort de la maison Saoud, Mohammed Ben Salman (31 ans), ministre de la défense, mène la guerre à l’Iran sur tous les fronts : Syrie, Irak, Yémen, etc. Dans ce climat, les Iraniens soupçonnent volontiers les Saoudiens d’être indirectement responsables de l’attentat de Téhéran.

La position russe est connue. Tout en s’efforçant de maintenir une relation aussi bonne que possible avec Riyad, le Kremlin parie sur l’Iran. Non sans raison, la Russie s’estime menacée par le radicalisme sunnite. Elle entretient une relation de plus en plus étroite avec la République islamique. Les Russes ont sauvé le régime de Damas, l’un des points d’appui de l’expansionnisme iranien dans le monde arabe. Vladimir Poutine a le même objectif que l’Iran : affaiblir les Etats-Unis au Moyen-Orient.

Double alliance

Sans remettre en cause la domination stratégique de son pays dans la région – notamment cette double alliance avec l’Arabie saoudite et avec Israël –, Barack Obama a cherché à apaiser l’affrontement Riyad-Téhéran. Il l’a fait en tendant la main à l’Iran, tout en restant le pilier de la défense saoudienne. Le président démocrate espérait une possible médiation dans l’affrontement régional saoudo-iranien. En vain.

Donald Trump a choisi, lui, d’être à cent pour cent derrière Riyad – tout en respectant l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien. Obama avait plus d’une réserve à l’égard des Saoudiens – leur rôle, notamment, dans la diffusion d’une version de l’islam qui est la matrice du terrorisme islamiste.

Plus rien de tel avec Trump, qui accuse l’Iran d’être, devant le djihadisme, la principale force de déstabilisation régionale. Le 21 mai à Riyad, il a donné son feu vert à la guerre sainte de Mohammed Ben Salman contre l’impérialiste chiito-perse. Forte de cet appui, la maison Saoud a entrepris de mettre au pas le vilain petit canard des principautés arabes du Golfe : le Qatar.

Ce richissime émirat gazier brouille les cartes dans le camp sunnite. Il a, lui aussi, contribué à l’émergence du djihadisme. Mais, comme la Turquie, il défend une conception de l’islam politique, celle des Frères musulmans, qui déplaît aux Saoud et, pire, il entretient de bonnes relations avec l’Iran. Casse-tête à Washington : pour ajouter à son charme, le Qatar abrite une grande base américaine. Sauf à voir la Turquie et l’Iran s’impliquer plus avant aux côtés de leur ami du Golfe, les Etats-Unis vont devoir apaiser les choses entre Saoudiens et Qataris.

Un seul consensus dans cet imbroglio : chasser les djihadistes de l’EI de leurs places fortes de Rakka, en Syrie, et de Mossoul, en Irak. Les Etats-Unis s’y emploient avec leurs alliés locaux. Les Russes n’y sont pas opposés, l’Iran non plus. Mais la chute de ces deux villes ne sera qu’une péripétie. Ce qui entretient la malédiction moyen-orientale, c’est l’affrontement saoudo-iranien.