Entre Israël et l’Iran, le dangereux engrenage (Nicolas Barotte – Le Figaro)

REPORTAGE – Face au Hezbollah qui construit un nouveau front et à la menace iranienne qui change de nature, la domination militaire israélienne dans la région est mise au défi.

Au bout de la piste qui traverse le champ de pommiers, près du village de Metula, l’armée israélienne a dégagé un vaste terrain, bien visible des maisons sur la colline voisine. À l’intérieur de ce qui ressemble à un bunker, une trappe métallique est scellée par un cadenas. Elle s’ouvre sur un puits profond d’une dizaine de mètres et, au tout en bas, sur un tunnel de plus d’un kilomètre de long creusé dans la roche par le Hezbollah, assurent les Forces de défense israéliennes (FDI). La milice chiite pro-iranienne contrôle les villages surplombant de l’autre côté de la frontière, au Liban, à quelques centaines de mètres. Chacun se voit par-dessus le mur qu’Israël a érigé pour renforcer son dispositif de protection. Le conflit latent entre Tsahal et l’Iran, à travers le Hezbollah, son bras armé, se nourrit de démonstration et de dissuasion.

Les FDI ont construit l’édifice de béton comme pour sanctuariser leur prise. En décembre, elles ont décidé d’obstruer le tunnel, qui s’apprêtait selon elles à devenir opérationnel. Elles en ont neutralisé cinq autres dans la région. Le groupe armé chiite projetait des opérations d’incursion sur le territoire israélien selon un plan ourdi, d’après les forces israéliennes, il y a près de dix ans. Dans quel objectif? Créer une forme de panique locale et diffuser «une photo de victoire» avant que l’armée ne reprenne le contrôle, dit-on côté israélien. Les intérêts vitaux de l’État hébreu n’auraient pas été mis en jeu. «Mais ils auraient fait un massacre», soupire Jo, qui habite dans un kibboutz non loin de là et travaille comme guide sur le plateau du Golan. Ce territoire conquis en 1967 par Israël est revendiqué par ses ennemis. Mais il n’a pas peur. «Nous avons les moyens de nous défendre», dit-il. Seuls les drones survolant la région l’inquiètent.

Les «innocents bergers» du Hezbollah

À quelques kilomètres de Metula, au pied du mont Avital, où les FDI ont installé des postes de surveillance, un point de vue offre un panorama sans égal sur la plaine syrienne. Ces dernières années, on pouvait y suivre à distance les combats opposant l’armée régulière du gouvernement de Bachar el-Assad aux rebelles ou aux terroristes de Daech. Le calme est revenu. La poche tenue par l’État islamique a été défaite et ses djihadistes se sont dispersés. Mais l’armée syrienne, bien que victorieuse, n’est plus qu’une ombre et les quelques centaines d’hommes des brigades 36, 90 et 112 ne peuvent pas réellement contrôler le territoire. Le Hezbollah s’est engouffré dans le vide pour y tisser ses réseaux. Bachar el-Assad a ainsi payé son tribut à l’Iran qui l’a soutenu durant la guerre civile. Alliée du régime, la Russie a déployé des forces dans la zone pour y mener des actions de maintien de l’ordre. Elle laisse agir la milice. Côté israélien, on accuse le Hezbollah et l’armée régulière syrienne de mener des patrouilles main dans la main.

Comment distinguer ceux qui sont habillés en civil ?

Stephan Cohen, ancien officier de liaison avec l’ONU

«Le Hezbollah construit un nouveau front», explique Stephan Cohen, ancien officier de liaison avec l’ONU, en désignant au loin la ville de Qunaytra, en Syrie, où vivent environ 10.000 personnes. «Il recrute des Syriens qui ont besoin de nourrir leur famille. La zone est très pauvre», poursuit-il. La milice prospère aussi grâce aux trafics illicites. Selon l’armée israélienne, le Hezbollah a aussi commencé à accumuler des armes dans la zone. Il envoie «d’innocents bergers» équipés de téléphones portables s’approcher de la frontière israélienne pour recueillir du renseignement. Les forces des Nations unies installées près de l’Alpha Gate, le seul point de passage vers la Syrie, sont censées empêcher la militarisation. Mais leur mandat est inadapté aux nouvelles menaces de déstabilisation. «Ils étaient là pour mettre à distance des militaires. Comment distinguer ceux qui sont habillés en civil?», explique Stephan Cohen. Pour aider les Casques bleus, les forces israéliennes leur ont proposé de partager leurs informations. Elles mènent aussi leurs propres opérations à distance. Face au Hezbollah, Israël a renforcé sa présence sur le Golan.

Codes non écrits

Si le pays a appris à gérer l’affrontement avec le Hamas dans la bande de Gaza, au sud du pays, la menace iranienne, au nord, change de nature et bouscule la stratégie de défense de Tel-Aviv. «Via le Hezbollah, l’Iran est en train de changer les règles du jeu», estime l’ancien pilote de l’aviation israélienne Ron Tira, analyste au sein du think-tank INSS. Ces règles respectent normalement des codes non écrits permettant à l’un ou à l’autre des acteurs d’agir ou de riposter sans déclencher un conflit. Mais les capacités des milices pro-iraniennes se transforment. «Le Hezbollah ne peut plus être considéré comme un acteur non étatique. Il a plus de puissance de feu que les membres de l’Otan, hormis les États-Unis», poursuit-il, lors d’une rencontre organisée en septembre par l’association Europe Israël Press Association (EIPA) avec les journalistes européens. La question est la nature de cet armement.

Si les Iraniens et les Israéliens s’observent par-dessus les frontières, leur tracé n’est plus un enjeu. L’affrontement porte plus profondément dans les territoires, au Liban, en Syrie ou en Irak, où s’étend l’ombre de l’Iran. Mi-septembre, les FDI ont frappé loin dans le territoire syrien une base iranienne située près de la frontière irakienne. Israël veut empêcher l’Iran et ses «proxys», comme le Hezbollah ou les milices chiites présentes en Irak ou en Syrie, de se doter de missiles ou de drones de plus en plus performants. Son arsenal de protection, le Dôme de fer, lui permet en effet d’intercepter facilement des tirs traditionnels qui rateraient leur cible pour la plupart. Mais des frappes précises et massives pourraient entraîner des dommages importants.

L’attaque des installations pétrolières d’Aramco en Arabie saoudite a sonné comme une alerte. Attribuée à Téhéran, l’opération particulièrement efficace combinant des drones et des missiles de précision a déjoué les défenses saoudiennes. Le message a été parfaitement compris à Tel-Aviv: l’Iran pourrait aussi être en mesure d’atteindre des cibles israéliennes.

L’opération peut aussi être vue comme une réponse de Téhéran aux bombardements ciblés en profondeur menés par Tsahal: depuis deux ans, l’état-major israélien assume avoir mené 200 frappes contre des installations iraniennes en Syrie. Depuis février 2018, cinq attaques ont été attribuées à l’Iran. Chacun monte en puissance.

La peur d’une guerre d’usure

L’installation d’un armement de précision et de bases permanentes par l’Iran en Syrie est considérée comme une menace de première importance par Israël. Et une raison potentielle de déclencher un conflit. Compte tenu de sa superficie et de la concentration de ses infrastructures, le pays est vulnérable à des attaques ciblées, qu’elles visent son approvisionnement en eau ou bien les plateformes offshore qu’il veut installer au large de la Méditerranée. «Le Hezbollah gagne en quantité, en qualité et en précision, estime Yoram Schweitzer, expert du terrorisme international à l’INSS. Israël est déterminé à l’empêcher d’installer des missiles de précision au Liban. Nous avons pris des mesures en Syrie», explique-t-il. «Les Iraniens sont déterminés à vouloir construire des structures offensives en Syrie et au Liban», accuse aussi le porte-parole de Tsahal, Jonathan Conricus.

À Tel-Aviv, on craint une sorte de guerre d’usure qui pousserait, à long terme, les Israéliens à quitter leur terre.

Après s’être mutuellement désignés comme adversaires régionaux principaux et irréconciliables, Israël et l’Iran sont pris dans un engrenage. Les avertissements et les frappes des uns et des autres écrivent la nouvelle grammaire de la dissuasion dans la région. La domination militaire d’Israël est mise au défi. Pour Tel-Aviv, c’est inacceptable. «Israël refuse la notion de dissuasion mutuelle, souligne Pierre Razoux, directeur de recherche à l’Irsem à Paris et spécialiste de la région. Mais l’invulnérabilité n’existe pas.» Alors la ligne rouge indiquant le déclenchement d’un conflit entre les deux principaux acteurs régionaux est en train de bouger. Le parapluie nucléaire israélien lui garantit une protection contre ses intérêts vitaux, mais pas contre une guerre d’influence et de harcèlement. Le développement de l’armement iranien modifie le dialogue entre les puissances régionales sans même que Téhéran ait achevé son programme nucléaire. L’Iran veut pouvoir imposer ses vues dans la zone et assurer sa sécurité. À Tel-Aviv, on craint une sorte de guerre d’usure qui pousserait, à long terme, les Israéliens à quitter leur terre.

Le nouvel équilibre des forces se joue dans un contexte de retrait des États-Unis. La faiblesse de la réaction américaine après l’attaque contre les installations d’Aramco a été sévèrement analysée à Tel-Aviv. Et l’idée d’un retrait des États-Unis de Syrie «a pétrifié Israël, dit Ron Ben Yishai, un éditorialiste influent dans le pays. Les grandes puissances n’exercent plus autant d’influence dans la région. Les États-Unis y ont perdu un intérêt stratégique depuis qu’ils sont devenus indépendants au niveau énergétique». Ce n’est pas tout à fait le cas de la Russie, qui sécurise ses positions en Syrie et son accès à la mer Méditerranée et qui a étendu sur toute la zone ses capacités de surveillance. Les raids israéliens en Syrie n’échappent pas tous à Moscou. Dans cette zone sous tension, le Kremlin peut jouer un nouveau rôle de régulateur.