Election présidentielle 2017: Bilan du second tour

Dimanche 7 mai, Emmanuel Macron a été élu président de la République en obtenant 66,1 % des suffrages, contre 33,9 % pour Marine Le Pen, selon les résultats finaux communiqués par le ministère de l’intérieur. Le scrutin a été marqué par une hausse de l’abstention par rapport au premier tour et s’établit à 25,44 %, contre 22,23 % (soit 77,77 % de participation) le 23 avril. Il s’agit de la plus faible participation à un second tour de l’élection présidentielle depuis 1969. Le duel entre Georges Pompidou et Alain Poher avait conduit à une nette hausse du « ni l’un ni l’autre » (de 1,29 % au premier tour à 6,42 %). En 2012 également, le duel entre François Hollande et Nicolas Sarkozy avait démobilisé un fragment non négligeable de l’électorat (de 1,92 % à 5,82 %). Mais aujourd’hui, le différentiel est de l’ordre de près de 10 points.

Environ 11,47 % des votants ont déposé un bulletin blanc ou nul dans l’urne. Parmi eux, les votes blancs sont largement majoritaires (8,51 %) par rapport aux votes nuls (2,96 %). D’ordinaire, ce sont 4 % à 6 % des électeurs qui font ce choix lors d’un second tour.

Si Emmanuel Macron s’est offert une avance confortable, le score du FN a atteint des sommets avec 10,64 millions de voix et demeure extrêmement inquiétant. Si le pire semble, pour l’heure avoir été évité, c’est bien la cartographie quadripartite du 1er tour qui est la plus représentative de la France et des défis que le nouveau président devra mener.


1) Le sens de la victoire d’Emmanuel Macron

A seulement 39 ans, Emmanuel Macron est le plus jeune président de la Ve République. Son ascension est tout aussi fulgurante qu’historique, compte tenu des institutions de la Ve République qui favorisent un système de grands partis. Dès son lancement, En Marche ! se veut au-dessus du clivage traditionnel droite-gauche et compte rassembler « les progressistes de tous bords ». Depuis longtemps déjà, une remise en question croissante de la légitimité des partis de gouvernement sur un fond de crise sociale et économique durable ont donné le sentiment aux électeurs, saturés de voir une élite incapable de les gouverner, que le candidat élu et son mouvement En Marche ! incarnaient un renouveau.

Emmanuel Macron est parti seul, convaincu que la conjoncture lui serait favorable, conscient que le besoin de renouvellement de la vie politique et la fin des clivages politiques lui laissaient une ouverture.

Il a bénéficié d’un concours de circonstances qui l’ont aidé dans sa conquête du pouvoir : la renonciation surprise de François Hollande, l’affaire Fillon qui a sonné le glas des espoirs d’alternance de la droite et l’élimination des prétendants les plus sérieux de droite comme de gauche lors des primaires.

La présence Benoit Hamon et François Fillon au premier tour a ouvert un boulevard au centre à Emmanuel Macron, qui a pu ratisser large auprès des électeurs. La campagne aurait sans doute pris une toute autre tournure, si Alain Juppé et Manuel Valls avaient été choisis, en réduisant l’espace politique du candidat d’En Marche ! et ses chances de succès.

Par sa posture résolument européenne, Emmanuel Macron a rassuré, en défendant avec ferveur l’euro et les institutions. Dimanche soir, c’est d’ailleurs au son de l’hymne européen qu’il a pénétré dans la cour Napoléon lors d’une soirée électorale savamment orchestrée. Il a également su fédérer la volonté et le désir d’une partie des Français, séduits par son discours d’optimisme, de réussite personnelle et de foi dans l’avenir d’un pays capable de trouver sa place dans une « mondialisation heureuse ».

Les dirigeants d’En Marche! demeurent convaincus que les Français, au nom de la cohérence, donneront une majorité à Emmanuel Macron pour lui permettre de gouverner. Mais une forte abstention peut rendre plus difficile à atteindre le seuil de qualification des 12,5% des inscrits pour figurer au second tour des législatives. Des triangulaires et des quadrangulaires pourraient rendre le scrutin incertain. Selon un sondage Ipsos/Sopra Steria publié dimanche au soir de sa victoire, 61% des Français ne souhaitent pas que le leader d’En marche! dispose d’une majorité à l’Assemblée nationale.


2) Le score historique du Front National

Marine Le Pen a enregistré dimanche soir le meilleur score obtenu par le Front National depuis sa fondation, tous scrutins confondus. Avec 33,9% des suffrages face à Emmanuel Macron, elle a su capter 10,64 millions de voix, doublant ainsi le nombre de voix qu’avait récolté son père en 2002 (5,5 millions). La candidate a su attirer près de 3 millions d’électeurs de plus qu’au premier tour (7 679 493 bulletins et 21,3%).

Le parti d’extrême-droite est aujourd’hui plus haut que jamais. Marine Le Pen a réussi à mettre en oeuvre entre temps une stratégie de « dédiabolisation » qui s’est traduite par une forte progression dans l’électorat. En décembre 2015, les listes du « Rassemblement Bleu Marine » ont engrangé 6 820 477 bulletins au second tour des régionales. Un record à l’époque, réalisé après une progression nette enregistrée dans les autres types de scrutins. Même si ces chiffres sont à relativiser par l’accroissement du corps électoral, ils montrent néanmoins une dynamique réelle.

Toutefois, l’importance du FN est moins palpable en terme d’élus. Depuis 2012, sa présence parlementaire à l’Assemblée (deux députés) et au Sénat (deux élus) reste limitée. En 2015, le front républicain a empêché les listes affiliées au FN de remporter des régions.

Malgré cela, le parti de Marine Le Pen entend bien franchir une étape aux législatives, les 11 et 18 juin prochains. Les cadres du parti espèrent l’emporter dans plusieurs dizaines de circonscriptions et s’imposer comme principale force d’opposition à l’Assemblée.

Après le premier tour, Marine Le Pen s’est mise en congé de la présidence du FN, qu’elle dirigeait depuis 2011. Florian Philippot a déclaré que le parti allait « se transformer en une nouvelle force politique qui, par définition, n’aura plus le même nom ». « Le Front national va évoluer, il va profiter de cette dynamique de rassemblement », a-t-il ajouté. Mais Jean-Marie Le Pen estime quant à lui « qu’il faut rester fidèle (…) aux fondamentaux du Front national ». « Ce sont les fondamentaux du Front national qui ont permis à ce mouvement d’être le seul créé au XXe siècle et qui s’est perpétué, aucun autre », a-t-il affirmé.

Le départ de Marion Maréchal-Le Pen à un mois des législatives fragilise au moment où Marine Le Pen s’est fixée pour objectif de devenir la principale force d’opposition au président Emmanuel Macron. « J’ai longuement mûri ma réflexion et ma décision s’impose à la fois pour des raisons personnelles et politiques », a déclaré la jeune femme dans une lettre publiée par Vaucluse Matin. Elle sait qu’elle ne pourra pas imposer ses idées droitières et identitaires sans entrer en conflit avec sa tante.


3) L’inquiétante hausse de l’abstention

Deux jours avant son élection, Emmanuel Macron avait déclaré : « Je n’aurais pas d’état de grâce ». En effet, contrairement aux huit précédentes élections présidentielles (exception faite de 1969), c’est la première fois que la participation est plus faible au second tour qu’au premier, une sorte de « 21 avril 2002 à l’envers », comme l’on analysé certains commentateurs. A l’abstention s’ajoutent les 4 millions de votes blancs ou nuls (soit 8,8 % des inscrits), un chiffre jamais atteint sous la Ve République.

Pour la légitimité du candidat élu, ce résultat est problématique. La fragilité de la base électorale d’Emmanuel Macron est confirmée par ce second tour. Cela témoigne du niveau de désenchantement de la population française qui s’est braquée et a difficilement accepté de constituer un front républicain, qui n’est à terme, pas une solution viable. Dans les faits, le groupe des abstentionnistes représente un groupe d’opposition. Emmanuel Macron a obtenu 66,1% des voix, mais surtout 66,1% des voix exprimées. Cela revient donc à un score de 43% qui signifie qu’un grand nombre d’électeurs ont refusé d’accorder un blanc-seing à l’ancien ministre de l’Economie.

Depuis des décennies, l’incapacité de nos gouvernants de gauche et de droite à comprendre les peurs des Français explique en partie ce choix: la dégradation manifeste de la situation économique a été minimisée. La population se sent méprisée, oubliée, niée dans les problèmes quotidiens et vitaux auxquels elle est confrontée. L’absence de débat, les guerres politiques et partisanes, l’absence de vision et de réflexion approfondie, la médiocrité́ intellectuelle ont crée une situation de désespérance et de colère.

Les législatives des 11 et 18 juin révéleront la réalité politique du moment de façon encore plus précise qu’au premier tour.


4)  Les défis du nouveau président

Si l’option populiste a été clairement écartée, et le risque d’un éclatement de l’Union européenne évité, il n’en reste pas moins que les quelque 21 millions de voix qu’Emmanuel Macron a obtenues ne représentent pas un vote d’adhésion. Emmanuel Macron va donc devoir non seulement ne pas décevoir mais convaincre l’ensemble des Français qu’il sera à la hauteur des immenses enjeux qui l’attendent. Pour le nouveau président, qui a dit vouloir « entendre tous les Français », l’enjeu est de parvenir à obtenir une majorité présidentielle, pour pouvoir agir rapidement et obtenir des résultats sur la lutte contre le chômage, seul moyen d’apaiser les peurs et les divisions. A cet égard le choix du Premier ministre qui conduira la bataille des législatives sera un premier signe de sa volonté de recomposer la vie politique.

Les législatives seront un test majeur dans les circonscriptions où le FN sera en mesure d’imposer une triangulaire. Jean-Luc Mélenchon, quant à lui, a appelé ses 7 millions d’électeurs à rester groupés autour de lui pour proposer aux législatives une alternative de gauche « écologiste et humaniste ». Il s’est dit prêt à mener ce combat contre le programme d’Emmanuel Macron, selon lui « de guerre contre les acquis sociaux et d’irresponsabilité écologiste » en soulignant que le « deuxième parti » du second tour rassemblait les abstentionnistes et les blancs et nuls. 

Le nouveau président devra très rapidement apporter des réponses à la crise démocratique qu’ont révélé ces élections avec notamment une loi sur la moralisation de la vie politique à l’automne. Emmanuel Macron prépare aussi l’introduction d’une part de proportionnelle aux élections, la réduction d’un tiers du nombre des parlementaires, la transformation du Conseil Economique, Social et Environnemental et une réforme profonde du travail parlementaire, avec un renforcement des pouvoirs d’évaluation et de contrôle de l’exécutif des députés.

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Si l’élection d’Emmanuel Macron reste un vote d’espoir, pro-européen et progressiste, elle n’aura de sens que si l’homme d’Etat ne faillit pas à cette mission si délicate de soigner la France de ses maux. La tâche est immense et si l’espoir est déçu, il est à craindre que ce 7 mai ait été le dernier sursaut avant une plongée dans les abîmes de l’extrémisme et du populisme. Arrivé au pouvoir sur un mélange de vote d’adhésion de ses partisans et par défaut de ses opposants, son image de jeune loup de la politique ne pourra pas longtemps faire illusion si le peuple français ne voit guère d’évolutions. Et sur tous ces défis, il est attendu au tournant.