Election présidentielle 2017: Bilan du premier tour

I. Analyse des résultats

Le premier tour de l’élection présidentielle s’est tenu le 23 avril 2017 avec plus de 47 millions d’électeurs appelés aux urnes. Avec un taux de 78,69% (soit 36 681 594 de votants), la participation a atteint un niveau important (bien que légèrement en baisse comparé à 2012 avec 79,48% de votants)

Emmanuel Macron et Marine Le Pen sont arrivés en tête. Le candidat d’En Marche! a obtenu 23,9 % des voix (soit 8,5 millions de voix), contre 21,4 % (soit 7,6 millions de voix) pour la présidente du Front National.

François Fillon, en troisième position avec 19,9 % des voix (soit 7 126 632 voix), devance de peu Jean-Luc Mélenchon (à peine 100 000 voix les séparent) qui a obtenu 19,6 % des suffrages (soit 7 011 856 voix). Benoît Hamon a subi une lourde défaite recueillant seulement 6,3 % des voix tandis que Nicolas Dupont-Aignan en a obtenu 4,7 %. Les voix pour les « petits » candidats se répartissent ensuite entre Jean Lassalle, qui obtient 1,2 % des suffrages, puis Philippe Poutou avec 1,1 %, et enfin François Asselineau, Nathalie Arthaud et Jacques Cheminade, qui obtiennent entre 0,2 et 0,9 % des voix.

Ce premier tour fut historique à bien des égards : ni Les Républicains ni le Parti Socialiste ne se sont qualifiés pour le second tour ; Emmanuel Macron a fait un pari gagnant en adoptant une posture politique « ni droite ni gauche », puis « et droite et gauche », réussissant là où le leader du Modem, François Bayrou, avait échoué en faisant émerger une offre alternative aux deux grands partis de gouvernement ; Marine Le Pen a peut-être obtenu un score moindre que celui qui lui était prédit mais elle n’a jamais rassemblé autant de voix dans le passé (un million de plus que lors du second tour des régionales en 2015), en doublant presque le score de son père en 2002 (4 804 713 voix) ; dans une élection marquée par un nombre élevé de candidats eurosceptiques – voire europhobes – qui constituent la moitié des votants, le candidat arrivé en tête est celui qui a assumé le plus son côté pro-européen.

Dès les résultats connus, de nombreux responsables politiques, de droite comme de gauche, ont appelé à voter pour Emmanuel Macron. A droite, c’est notamment le cas d’Alain Juppé, de François Fillon, Nicolas Sarkozy ou de Christian Estrosi. A gauche, Benoît Hamon et Bernard Cazeneuve notamment ont appelé à faire barrage à Marine Le Pen. Jean-Luc Mélenchon a refusé de donner une consigne de vote et n’a pas non plus souhaité dire pour qui il voterait.


II. Principaux enseignements de ce premier tour de l’élection présidentielle 

1- Une France fracturée

 Au lendemain du premier tour, la France se trouve plus divisée que jamais. Les deux principaux partis de gouvernement ne représentent à eux deux (PS et LR – UDI) que 26 % des suffrages exprimés, tandis que les partis extrémistes ont recueilli près de 50% des voix. Trois des quatre forces politiques qui dominent n’ont jamais été au pouvoir, tandis que le mouvement En Marche ! du candidat Macron a tout juste un an.

Le résultat du premier tour de la présidentielle montre une France véritablement fracturée autour d’enjeux qui sont devenus des clivages structurants. Dans une France longtemps marquée par une division bipartite, puis tripartite, on distingue aujourd’hui quatre principaux courants :

Les libéraux contre les étatistes : les défenseurs du respect des lois du marché s’opposent à ceux qui préconisent un fort interventionnisme de l’État ;

– Les progressistes contre les conservateurs : ceux qui défendent l’émancipation individuelle de chacun dans le respect des différences et d’une grande tolérance sur les mœurs s’opposent à ceux qui se retrouvent plutôt dans des postures conservatrices ;

– Les pro-européens contre les eurosceptiques (voire europhobes) : ceux qui tiennent un discours souverainiste qui rejette l’Union européenne s’opposent aux europhiles.

– Les identitaires contre les mondialistes : ceux qui mettent en exergue l’identité nationale associée à des réflexes d’exclusion de tous ceux qui n’appartiennent pas ou pas bien à la nation, le tout dans une dénonciation des méfaits de la mondialisation, s’opposent à ceux qui acceptent plus volontiers la mondialisation et une société ouverte à l’immigration et aux différences culturelles.

Les combinaisons de ces quatre familles reconfigurent ainsi l’offre électorale en France et révèlent des points de dissension majeurs.

2- La prouesse d’Emmanuel Macron

Cette dixième élection présidentielle constitue un séisme sans précédant depuis 1958. Depuis des mois, les concurrents de l’ancien ministre de l’Économie pariaient sur l’explosion de la « bulle Macron », à l’image de ce qui est arrivé à Alain Juppé lors de la primaire de la droite. À gauche comme à droite, beaucoup considéraient que sa campagne lancée sans parti ni élu était vouée à l’échec. Or, Emmanuel Macon a réalisé une véritable prouesse. En moins de deux ans de politique et moins d’un an de campagne, il a très vite compris que les partis traditionnels ne répondaient plus aux attentes des Français. Celui qui voulait faire « disrupter » le système politique a gagné son pari et viré en tête du scrutin au premier tour.

Le leader d’En Marche ! se situe clairement du côté de la défense d’un certain libéralisme économique. Il considère toutefois que l’État doit pouvoir interférer dans la vie économique et venir en aide aux plus fragiles, aux « oubliés » de la compétition mondiale. Il se dit « progressiste », du côté du libéralisme culturel, et il s’est montré en défenseur du droit des femmes que certains adversaires semblaient vouloir remettre en cause (avortement) ou du mariage gay. De plus, l’émancipation individuelle est un de ses leitmotivs, y compris par la « libération des carcans » qui freinent l’esprit entrepreneurial de chacun.

Emmanuel Macron est un europhile convaincu. Sa défense de l’ancrage de la France dans l’Union européenne est devenue un des marqueurs forts de sa campagne. Il a adopté une posture de conciliateur entre les clivages. Mais ces clivages ne sont-ils pas vécus par beaucoup comme non négociables, dessinant alors une France difficilement réconciliable ?

3- L’échec des Républicains

Les républicains viennent de vivre un cauchemar. Ils ont réalisé le tour de force de transformer une élection imperdable en une élection ingagnable. Jamais la droite n’a connu une telle déconvenue dans l’histoire des élections présidentielles de la Ve République. Avec 19,9 % des suffrages, François Fillon n’est pas parvenu à se qualifier au second tour et a perdu l’élection alors qu’il était annoncé vainqueur il y a trois mois encore.

Les primaires de la droite et du centre en novembre 2016 s’étaient révélées un grand succès et la mobilisation fut importante : 4,3 millions d’électeurs au premier tour, 4,4 au second. Le résultat en fut surprenant puisque Nicolas Sarkozy, président du parti, a été éliminé dès le premier tour et qu’au second tour, François Fillon, sous-estimé par les sondages, l’emportait largement face à Alain Juppé, longtemps considéré comme le meilleur candidat de la droite pour affronter Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle. Un programme très libéral en économie, réduisant fortement les fonctions publiques et souvent perçu comme antisocial, fut mis en avant.

François Fillon a commencé à régresser dans les enquêtes d’opinion dès le mois de décembre. Il peine alors à rassembler l’ensemble de son camp, même s’il revoit en partie son programme pour tenir compte des tendances plus centristes. S’ajoutent à cette problématique les affaires autour des contrats de travail de sa famille qui émergent le 25 janvier dans Le Canard enchaîné et qui précipitent son érosion. De 25 % des intentions de vote le 10 janvier, il tombe à 22 % le 1er février, puis à 18 % le 6 du même mois. Il ne parvient plus à défendre son programme, devant en permanence se justifier dans une campagne rythmée par les affaires et impossible à mener. Pendant plusieurs semaines, la question de son maintien dans la compétition est posée, le candidat s’acharne à aller jusqu’au bout de la campagne, tandis que Les Républicains n’arrivent pas à s’entendre sur un plan B pour lui substituer un leader susceptible de mieux mobiliser la droite. Ces atermoiements seront fatals au candidat Fillon.

Nul doute que le parti risque de peiner à maintenir son unité et il est fort probable qu’une guerre de succession vienne compliquer la nécessaire mobilisation pour tenter de sauver le parti lors des élections législatives. Pour se reconstruire, la droite devra tirer les leçons de cette défaite historique. Le pire serait de croire que seul François Fillon et les affaires sont responsables. Les causes de la déroute sont bien plus profondes. La droite a mal analysé l’impopularité de François Hollande, l’échec du gouvernement, la division des socialistes à l’Assemblée nationale, les conséquences des attentats islamistes, et a adopté une mauvaise stratégie. Son excès de confiance face à une bataille qui semblait gagnée d’avance l’a disqualifiée d’emblée. La facilité à aiguiser les appétits politiques et déchainer la compétition des égos, alors que, tirant les enseignements de son échec en 2012, la droite aurait dû se réinventer en mettant en avant de nouveaux leaders, et en menant de manière déterminée le combat contre le Front National plutôt que de l’instrumentaliser en pensant gagner par défaut en l’affrontant au deuxième tour de la présidentielle. L’expérience de la primaire ne laissera pas non plus un souvenir impérissable, la droite et le centre s’y sont abimés et en sont sortis plus divisés que jamais pour aborder la présidentielle qui aurait nécessité qu’ils soient plus rassemblés que jamais. Notons que les vainqueurs du premier tour, comme d’ailleurs Jean-Luc Mélenchon, n’ont pas été désignés par une primaire dont cette élection, a une fois pour toute montré l’inutilité ou l’inadaptation à la culture politique française.

4- Le naufrage du Parti socialiste

Les socialistes redoutaient un nouveau 21 avril, quinze ans après l’élimination de Lionel Jospin au premier tour de la présidentielle de 2002, ils ont été servis. Pris en tenaille entre Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron, Benoit Hamon n’a pas été en mesure de faire une campagne qui fasse consensus au sein de son parti, déchiré par les querelles intestines et la défection de ses principaux élus et leaders.

Vainqueur surprise de la primaire de la gauche le 29 janvier, Benoît Hamon s’est lancé dans une campagne compliquée, minée par l’incertitude, les polémiques et les divisions. Il n’a pas su se départir de son étiquette de frondeur. Après son départ du gouvernement en août 2014, le socialiste redevenu député n’a cessé de s’opposer à la politique menée par le gouvernement, s’abstenant ou s’opposant à plusieurs textes comme la loi Travail. Cette ligne de rupture ne représentait que 30% du PS mais elle a réussi à finir de pourrir le quinquennat de François Hollande. Pour les socialistes « légitimistes », les frondeurs incarnent la trahison et une des causes de l’échec et du renoncement de François Hollande.

Arrivé tardivement dans la campagne, Benoit Hamon a perdu du temps à essayer de rassembler la gauche alors qu’il aurait dû tenter de réconcilier sa propre famille. En cherchant à incarner la gauche de la gauche au lieu de se positionner au cœur du système, il a légitimé la candidature de Jean-Luc Mélenchon et renvoyé les électeurs de François Hollande vers Emmanuel Macron. En menant une campagne de frondeur, Benoit Hamon a échoué à rassembler les forces qui se sont affrontées lors de la primaire de la belle alliance populaire et a aussi échoué à imposer ses thèmes de campagne. Sa défense partielle du bilan de Hollande, sa volonté de s’adresser à « l’intelligence collective » et son choix de parler davantage du quotidien des Français que du pays l’ont rendu inaudible. Sa proposition de revenu universel, complètement remaniée et présentée sous une autre forme mi-mars a contribué à brouiller son message. Alors que le chômage et la sécurité sont les préoccupations principales des Français, il n’en a parlé que très tardivement.

Le Parti Socialiste se retrouve au cœur de la plus mauvaise période de sa longue histoire. Y survivra-t-il ? La question se pose.

Une période de règlements de comptes internes s’annonce et sera tout aussi mouvementée, sinon plus, que celle de la droite. « Cet échec est une profonde meurtrissure. Je mesure la sanction historique, légitime, que vous avez exprimée envers le Parti socialiste », a indiqué Benoît Hamon, véritable naufragé du PS. Certains ont reproché au candidat de s’être replié sur une frange de fidèles plutôt que de s’ouvrir à toutes les sensibilités de son camp bien affaibli par l’échec du quinquennat de François Hollande, qui lui-même n’était pas à même de se représenter.


III.Le front républicain est-il un piège ou une solution?

A chaque élection c’est désormais le même refrain : il faut faire barrage au FN, et à chaque fois, le parti gagne des voix. Aucun enseignement ne semble pourtant avoir été tiré : le parti d’extrême-droite inquiète, mais il n’effraie plus. Plus personne ne se soucie de sa normalisation.

Le FN capitalise sur l’impopularité de l’exécutif et les difficultés de l’opposition de droite à formuler une alternative crédible capable de préparer l’alternance. Cet élan a été renforcé par l’actualité récente : les attaques terroristes, les angoisses sécuritaires, la montée de l’islam radical et les questions migratoires perçues comme une menace existentielle à l’échelle européenne. Misant depuis longtemps sur ces problématiques, le FN n’a guère eu à forcer son jeu pour récolter les fruits de son positionnement.

A droite apparaissent les premières failles dans le « cordon sanitaire » mis en place par Jacques Chirac dans les années 80. Ici, Christine Boutin votera Le Pen. Là, Eric Ciotti et Henri Guaino refusent de choisir. Ailleurs encore, Bruno Le Maire et Christian Estrosi annoncent qu’ils voteront Macron sans hésitation. François Fillon lui aussi été très clair : « L’abstention n’est pas dans mes gènes. Il n’y a pas d’autre choix que de voter contre l’extrême droite. Je voterai donc pour Emmanuel Macron. » Même position pour l’ancien Premier ministre et candidat malheureux aux primaires, Alain Juppé. Laurent Wauquiez, le vice-président de LR, a seulement appelé « ceux qui nous ont fait confiance à ne pas voter Le Pen ». La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, en revanche, n’a voulu prendre aucune position sur la question. « Je pense que s’engouffrer dans une stratégie de front républicain est une erreur », a même déclaré Raquel Garrido, porte-parole du mouvement.

La présidente du Front National renouvelle et amplifie, quinze ans après, l’exploit de son père, Jean-Marie Le Pen, même si son score est très en deçà de ce qu’espéraient ses proches. « Ce résultat est historique », a-t-elle cependant jugé en se présentant comme la candidate de « la grande alternance ». Aujourd’hui, les électeurs FN assument totalement leur choix ce qui explique que les sondages aient été fiables pour ce premier tour. Toutefois, il apparaît que le problème de la France est moins le FN que ce qui fait monter le FN, c’est-à-dire le refus de nombre de candidats de parler des vrais sujets qui préoccupent les Français, comme l’islamisme ou la politique migratoire de la France. Jusqu’à quand pourrons-nous faire barrage ? Cette politique de « containment » ne finira-t-elle pas par se retourner contre nous ?

Un jour, la digue cédera et nous seront submergés.

Le vrai enjeu de ce deuxième tour est certes d’empêcher le FN de gagner mais il ne faut guère que les combinaisons électorales ne soient perçues comme un déni démocratique. Il est urgent de répondre aux craintes et questions des Français sans détour, car elles ne sont pas fantasmées. Et c’est la tâche qui incombe d’urgence à Emmanuel Macron s’il est choisi le 7 mai prochain, il devra trouver des solutions crédibles.

Le front républicain a échoué à faire reculer le Front National qui se trouve plus que jamais aux portes du pouvoir. Les démocrates et les républicains n’ont plus le choix. Ils ne doivent plus seulement faire barrage au Front National, ils doivent le combattre et empêcher Marine Le Pen, dont l’histoire, le projet et le programme mettent la France et l’Europe en grand péril, de gagner cette élection ou de réaliser un score qui la mettrait en situation d’incarner la seule alternance possible en 2022. Sans hésitation, il faut voter Emmanuel Macron non pas pour rejoindre En marche ! si on ne le souhaite pas, pas en signant un chèque en blanc qui condamnerait à l’inaction. Il faut voter Macron avec un message simple et fort : s’attaquer avec force et détermination aux maux qui rongent la France, à ce qui fait monter le FN. Il ne faut pas essayer, il ne faut pas hésiter, il faut agir et il faut réussir. Sans être catastrophiste ou exagérément pessimiste, c’est notre dernière chance avant l’explosion sociale et la guerre civile.


IV. Conclusion

La démocratie française, qui vit par la force des appareils politiques, a été chamboulée par ce premier tour. Un premier sondage Harris Interactive pour M6 réalisé en ligne le dimanche 23 avril donne le candidat d’En Marche! vainqueur avec 64% des voix contre 36% pour la candidate du FN. L’enquête a été réalisée sur un échantillon de 2684 inscrits sur les listes électorales, issu d’un échantillon de 2740 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. Toutefois, la campagne de second tour ne fait que commencer et le risque de trop se fier aux sondages pourrait avoir un effet désastreux. Une élection n’est pas gagnée tant qu’elle n’est pas terminée. Pour l’instant, nous avons échappé au pire en évitant un duel Mélenchon / Le Pen ou une Marine Le Pen en tête du classement.

Si l’on peut se féliciter de la qualification d’Emmanuel Macron, la nouvelle percée du FN est un échec collectif. Ce 23 avril est pire que le 21 avril tant redouté car ce qui était inacceptable en 2002 est devenu tolérable aujourd’hui. Et parce qu’il est légitime de craindre un « jamais deux sans trois », ce deuxième tour est notre dernière chance de pouvoir porter un candidat capable de panser les plaies de notre pays.