Égypte : la nouvelle guerre du Sinaï contre Daech (Georges Malbrunot – Le Figaro)

L’armée a lancé une vaste offensive contre les djihadistes. Mais ceux-ci jouissent de complicités locales.

Tous les 500 mètres, des tourelles de guet, équipées de radars, émergent d’une mer de sable. «Aucun terroriste ne doit s’infiltrer dans le Sinaï par le canal de Suez», assure le général Khaled Azazi, sur l’esquif qui fait la navette entre les deux rives. Il arrive au nord de la nouvelle ville d’Ismaïlia, dans le centre du Sinaï. Sur l’autre berge, Ismaïlia «l’historique», avec ses vieilles maisons aux toits coloniaux bâties pour les ingénieurs français qui construisirent la voie d’eau en 1869. En face, une immensité désertique hérissée de dunes: le territoire des Bédouins, dispersés dans le Sinaï, cette presqu’île de 70.000 km2 – un huitième du territoire français – où l’armée traque les djihadistes. Une tâche titanesque. «Les terroristes se cachent dans des grottes», explique un journaliste égyptien, qui s’y rend avec la troupe.

Le 9 février, le président Abdel Fattah al-Sissi a lancé l’offensive «Sinaï 2018», une opération militaire qui succède à d’autres opérations qui n’avaient pu venir à bout des combattants de la branche locale de l’État islamique, Wilayat Sinaï, forte d’à peine plus d’un millier d’hommes. Mais cette fois, la guerre est totale. «C’est une question de vie ou de mort», jure le député Abdelrahim Ali, qui offre de l’argent aux mères des martyrs tombés au combat. «Si l’armée échoue, ce sera un désastre, car les terroristes arriveront jusqu’au Caire», renchérit Ali Friji, chef d’une tribu de Nakhel, dans le centre du Sinaï.

Une armada de 42.000 hommes

Déclenchée après l’attentat qui tua, fin novembre, 324 fidèles en prière dans une mosquée de Bir al-Abed, dans le Nord, «Sinaï 2018» mobilise une armada de 42.000 hommes déployés au sein de 88 bataillons. Une guerre sans témoin. La péninsule a été décrétée zone militaire fermée. Aucun journaliste étranger ne peut théoriquement y pénétrer. «C’est le black-out total», regrette un diplomate au Caire.

L’armée a changé de tactique. «Elle menait avant de petites attaques, explique le cheikh Friji. Maintenant, elle frappe des maisons, elle attaque des grottes, l’armée de l’air est engagée, mais aussi la marine et les forces spéciales.» La tête du cheikh est réclamée par Daech. Sa tribu, les Massaïd, renseigne l’armée sur les djihadistes. «Quand je rentre du Caire à Nakhel, je suis incognito», avoue le chef tribal dans sa tenue traditionnelle. «Les islamistes ont déjà tué, dit-il, cinq députés, 30 responsables tribaux et 200 civils qu’ils accusaient de collaborer avec l’État.»

«Si l’armée échoue, ce sera un désastre,car les terroristes arriveront jusqu’au Caire»

Ali Friji, chef d’une tribu de Nakhel

Sa région est encore relativement épargnée par les violences. La zone des combats se situe plus au nord, le long d’une bande côtière entre les villes de Rafah, frontalière de la bande de Gaza, Cheikh Zuweid, el-Arish, et dernièrement Bir al-Abed. Ali Friji a deux filles à el-Arish, mais il ne peut plus leur rendre visite. Les routes sont coupées. La «troisième armée», qui multiplie les barrages, a fermé les entrées et les sorties à partir d’al-Hasna dans le centre du Sinaï, à l’arrière de Bir al-Abed. Objectif du blocus: isoler les terroristes, les empêcher de circuler entre les villes. Des avions de chasse F-16 survolent l’étendue désertique et pilonnent des positions djihadistes. «Ils bombardent beaucoup, constate un expatrié, des pick-up, des Toyota». Le bilan des raids fournit par le porte-parole de l’armée se veut impressionnant. «Nous avons neutralisé 812 cibles par des frappes aériennes hors de zones habitées: des dépôts de munitions, des centres de commandement ou des rassemblements de terroristes», affirme le colonel Tamer el-Refaï, dans une rare interview à la presse étrangère. «157 terroristes» ont été tués, «trois centres médias» détruits, ainsi quesix tunnels, reliant Rafah à la bande de Gaza.

Actions de guérilla

L’armée et la police ratissent et arrêtent massivement. En 50 jours, 3200 personnes ont été appréhendées, mais 1400 relâchées après interrogatoire. Parmi les individus arrêtés – comme parmi les tués – figurent des étrangers, révèle le colonel al-Refaï. Des Palestiniens, venus de la bande de Gaza, mais aussi d’autres nationalités. «On ne peut pas encore révéler leurs origines», ajoute le porte-parole de l’armée. Paris, qui a dépêché Bernard Emié, le patron des renseignements extérieurs, cherche à savoir si certains de ses ressortissants ont migré de Raqqa et Mossoul vers le Sinaï.

Les djihadistes ne contrôlent pas de territoires, mais ils multiplient les actions de guérilla. Face à eux, l’armée a un besoin vital de renseignements. C’est là où la traque a longtemps péché. Si les Bédouins du Sud-Sinaï collaborent avec l’armée, au nord, leur loyauté est mouvante. «Des tribus, comme les Tarabin ou les Zamaloot sont patriotiques, estime le journaliste qui les fréquente. Mais d’autres ont peur des représailles, et puis, il y a les agents doubles», qui s’allient tantôt avec Daech, tantôt avec l’armée. «Depuis longtemps, le Nord-Sinaï a été laissé à l’abandon par les autorités, analyse le diplomate. Les Égyptiens ont laissé monter un djihadisme local – des jeunes sans espoir qui ont basculé dans la violence – et puis des gens sont venus de l’extérieur, notamment de Gaza via les tunnels, et d’autres de Libye.»

«Les Égyptiens ont laissé monter un djihadisme local et puis des gens sont venus de l’extérieur, notamment de Gaza via les tunnels»

Un diplomate

Les djihadistes locaux se cachent parmi la population des villes. «À el-Arish, affirme le Dr Salah Salam, joint au téléphone, on ne les a pas vus depuis un certain temps dans les rues.» Selon lui, leur dernière attaque d’envergure remonte à l’été dernier quand ils ont braqué une banque dans l’artère principale de l’ancienne station balnéaire, s’emparant d’un important butin. Les combattants étrangers, eux, se fondent plutôt dans le désert. Ils creusent de nombreux tunnels pour se cacher, stocker de la nourriture et des charges explosives. «On a retrouvé de petites usines de fabrication d’engins explosifs improvisés», confie le colonel Refaï.

L’armée a neutralisé 648 de ces bombes à effet dirigé (IED) que les djihadistes placent le long des routes, surtout entre le sud d’el-Arish et Bir al-Abed, où des cellules, très actives, ont tué dans leurs embuscades de nombreux policiers. Mais ce qui est nouveau, c’est la découverte de C4, un explosif militaire. La dernière vidéo de Wilayat Sinaï, diffusée la semaine dernière, en fait largement état. En revanche, elle ne demande pas aux djihadistes en errance dans la zone irako-syrienne de venir dans le Sinaï.

L’appui très discret donné par Israël

Pour déclencher leurs engins de mort, les djihadistes utilisent des cartes SIM distribuées par les opérateurs israéliens, selon la revue spécialisée Globes. Avantage: rendre leur détection plus difficile par l’armée égyptienne. Ce qui sous-entend un approvisionnement, via la bande de Gaza, dirigée par les islamistes du Hamas. Pourtant, les relations entre le Hamas et la branche de Daech dans le Sinaï se sont dégradées. «Ses leaders ne peuvent plus se réfugier via des tunnels dans la bande de Gaza», note le chercheur Oded Berkowicz, le Hamas, qui négocie avec l’Égypte, a durci son contrôle.»

L’Égypte espère en finir avec ses ennemis d’ici au 25 avril, date anniversaire de la restitution du Sinaï par Israël en 1982. Un vœu probablement pieux. Comme les précédentes offensives, «Sinaï 2018» piétinerait. D’où l’appui très discret donné par Israël. Et depuis longtemps. En février, le New York Timesrévélait que Tsahal avait mené ces dernières années plus d’une centaine de frappes aériennes au moyen de drones et d’hélicoptères contre Daech dans le Sinaï, avec l’accord de l’Égypte, qui dément une telle coopération.

«Au début de l’offensive, on a souffert de pénuries alimentaires et d’un manque d’essence, mais maintenant cela va mieux»

Dr Salam d’el-Arish

Le 19 décembre, un mois seulement après le choc de l’attentat de Bir al-Abed, le pouvoir égyptien faillit même être décapité. Cachés dans le désert à 5 km de l’aéroport d’el-Arish, des djihadistes ont détruit au missile Kornet l’hélicoptère dans lequel les ministres de l’Intérieur et de la Défense devaient monter. «Cela s’est joué à quelques dizaines de secondes près», se souvient un militaire étranger. L’attaque fit deux morts, dont l’aide de camp du ministre de la Défense, déjà dans l’hélicoptère, alors que les deux ministres s’en approchaient. Les assaillants bénéficiaient d’agents dans l’enceinte de l’aéroport. D’où venait le missile? «D’un stock de l’armée égyptienne volé pendant les troubles de la révolution de 2011, ou alors de Libye, ou bien du Hamas quand ils avaient des relations de travail», selon Oded Berkowicz. Immédiatement après, l’armée imposa une zone tampon sur un périmètre de 5 km autour de l’aéroport d’el-Arish. «Des fermes ont été évacuées, selon le Dr Salah Salam. Des gens ont été déplacés, mais on comprend, dit-il, les impératifs de sécurité».

C’est loin d’être le cas de tout le monde. Fin 2014, l’armée rasa une bande de terre de 5 km de profondeur, le long des 12 km de la bande de Gaza. Quelque 800 maisons furent détruites. Des milliers d’habitants se sont retrouvés sans logis, ce qui en fait des recrues faciles pour les djihadistes. C’est l’autre faille de la guerre. Un point ultrasensible pour les autorités qui rappellent que 900 millions de livres (45 millions d’euros) ont été distribués pour compenser les destructions. Des compensations largement insuffisantes. Les réseaux sociaux relaient des messages d’habitants du Sinaï en colère.

Une aide encore insuffisante

D’autant que le blocus de l’armée a des répercussions humanitaires. «Au début de l’offensive, relate le Dr Salam d’el-Arish, on a souffert de pénuries alimentaires et d’un manque d’essence, mais maintenant cela va mieux, l’armée distribue de la nourriture et alimente les stations-essence.» Une aide là encore insuffisante. Or la victoire contre Daech ne pourra se faire sur le dos de la population. «J’ai proposé à l’armée que les tribus puissent porter des armes contre Daech, rappelle le chef tribal Ali Friji. L’armée nous a répondu qu’elle avait seulement besoin qu’on l’informe sur les planques des djihadistes et lorsqu’on voit un jeune se radicaliser.»

Le pouvoir redoute que ses armes se retournent contre lui dans une zone où la contrebande, le trafic de drogue notamment, a toujours fleuri. L’armée a mis la main sur des dizaines de milliers de pilules de stupéfiants détenues par Daech et détruit quelque 155 «fermes» où les djihadistes cultivent le bango, le cannabis local. L’argent ainsi généré leur permet de recruter des jeunes désœuvrés, ou des déçus du régime.