Efraïm Halevy : « Les problèmes intérieurs d’Israël pourraient devenir une menace existentielle » (Piotr Smolar – Le Monde)

A l’heure où Israël fête ses 70 ans d’existence, l’ancien chef du Mossad, qui soutient la solution dite à deux Etats, s’inquiète des divisions au sein des institutions et de la société, notamment sur les questions religieuses.

Efraïm Halevy, 83 ans, fut le directeur du Mossad entre 1988 et 2002, service secret dans lequel il a passé l’essentiel de sa carrière. Cette voix très respectée du débat public en Israël a servi sous cinq premiers ministres. Il a été aussi ambassadeur auprès de l’Union européenne. Alors que l’Etat d’Israël a fêté cette semaine le 70eanniversaire de son existence, il revient sur les conditions de survie de son pays, mais aussi sur la crise qu’il traverse.

Vous êtes né à Londres, en 1934, et vous êtes arrivé en Israël en 1948. Que représente pour vous le 70e anniversaire de la naissance de l’Etat ?

On ne peut séparer les 70 ans de l’histoire d’Israël de celle de la nation juive. Celle-ci a préservé son identité sous la forme d’une diaspora pendant deux mille ans en se répandant sur la majeure partie du globe, malgré les distances entre communautés et alors que les moyens de transports et de communication étaient limités. La naissance d’Israël a fait suite à la seconde guerre mondiale. Je suis arrivé ici en avril 1948, quelques semaines avant la naissance de l’Etat [l’indépendance a été déclarée le 14 mai 1948 par David Ben Gourion]. Jérusalem était assiégée, on a dû attendre le premier cessez-le-feu pour y parvenir.

A l’époque, il n’y avait ici que 600 000 juifs. La question de leur survie, avec des armées régulières nous entourant au sud, à l’est et au nord, se posait. La quantité de nos forces combattantes représentait 10 % de la population. Le nombre de victimes fut de 6 000, soit 10 % de ces 10 %. La question du soutien international n’était pas claire. Le général américain George Marshall [alors secrétaire d’Etat], par exemple, ne croyait pas à la survie de notre Etat. Il voulait qu’on reporte la déclaration d’indépendance. Les juifs américains qui voulaient nous faire parvenir des armes se retrouvaient devant les tribunaux. Ce sont surtout les Soviétiques qui nous ont aidés.

Pourquoi reste-t-il si difficile, voire impossible, de parler en Israël de la Nakba, la « catastrophe » que fut l’exode de centaines de milliers de Palestiniens en 1948 ?

Il faut commencer par dire que nous avions accepté le plan de partition de la Palestine à l’ONU, dans la résolution du 29 novembre 1947. De leur côté, les Arabes ont refusé et choisi la guerre. Ils ont décidé d’envoyer leurs armées et ils ont échoué. Il y a eu pendant des mois des attaques contre les communautés juives. La Nakba nous a été imputée, mais ce fut leur choix, dès lors qu’ils ont choisi tout ou rien. Ils se la sont infligée.

Quand on a arrêté la guerre, les Palestiniens n’ont rien obtenu. Ils n’avaient même pas d’entité minimum, puisque les Egyptiens ont pris Gaza, les Jordaniens l’actuelle Cisjordanie. Leur tort fut qu’ils ne s’étaient pas préparés à l’échec britannique, à la fin du mandat. Entre 1918 et 1948, nous nous sommes organisés. Nous avons construit nos institutions, de la santé à l’éducation. En matière sécuritaire, c’est le premier ministre Ben Gourion qui a unifié toutes les forces. Alors que les Palestiniens, eux, ont attendu la création de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), en 1964, pour avoir un front unifié.

C’est en 1961 que vous avez rejoint le Mossad, le service de sécurité extérieure que vous avez dirigé par la suite…

Ben Gourion a voulu, en 1949, que ce service dépende directement du premier ministre et que les services de sécurité soient séparés de l’armée. Le Mossad était chargé du renseignement sur nos ennemis à l’étranger et des actions secrètes. Ce pouvait être vendre quelque chose à des pays arabes avec lesquels nous n’avions pas de relation diplomatique, ou établir un contact confidentiel avec un autre service.

L’opération la plus célèbre fut la capture d’Adolf Eichmann [criminel de guerre nazi] en Argentine en 1960. A partir de 1958-1959, on a compris qu’on avait un problème international sérieux. Beaucoup de pays ne voulaient pas avoir de relations avec Israël. Le Mossad a commencé à développer une diplomatie secrète.

Quand, aujourd’hui, le premier ministre Benyamin Nétanyahou se félicite d’un « nouvel horizon » avec les pays arabes sunnites, croyez-vous qu’une normalisation soit possible, sans avancée sur la question palestinienne ?

Il existe un engagement très fort, de nature religieuse, dans le monde arabe, soit plusieurs dizaines de pays, en faveur des musulmans sur la terre sacrée de Palestine. Il est difficile pour certains d’accepter une normalisation avec nous. Mais l’opposition s’est affaiblie pour deux raisons. L’Egypte et la Jordanie ont signé un traité de paix avec Israël. Cela représente une percée pour nous et une forme de tragédie pour les Palestiniens. Ensuite, les pays arabes montrent de plus en plus d’impatience en raison des tergiversations palestiniennes.

Mahmoud Abbas mène la bataille d’hier, pas celle d’aujourd’hui. Il fait preuve de moins de sagesse que le Hamas. Le Hamas a changé sa charte au printemps 2017. Israël prétend que cela ne signifie rien, mais c’est inexact, de leur point de vue. Le Hamas accepte à titre transitoire les frontières de 1967 pour un Etat palestinien. Il ne faut pas demander aux Palestiniens d’accepter une solution complète sur tous les points, cela ne marchera pas. Il faut un accord provisoire, sur l’établissement d’un Etat sous conditions.

Vous êtes partisan de longue date de la solution à deux Etats. Mais elle semble morte…

Peut-être que la coque a beaucoup de trous, mais il n’y a pas d’autre bateau. Nous devons parler au Hamas. Je l’ai affirmé très tôt. On dit que, si on acceptait un cessez-le-feu, ce mouvement en profiterait pour renforcer ses capacités militaires. Mais au bout de quelques années, le cessez-le-feu provoque un changement majeur dans les conditions de vie. Pour les gens, le Hamas perdrait de son attrait.

Je n’ai aucune admiration pour le Hamas, mais regardons son histoire. Il a été créé en 1987. On a eu la première Intifada, puis la seconde, qui nous a coûté 1 000 morts en cinq ans. A la fin, nous avons décidé de nous retirer de façon unilatérale de Gaza et de construire une barrière de sécurité avec la Cisjordanie. Ce sont des contraintes imposées par le Hamas. Nous avons mené trois guerres contre lui en dix ans. En 2014, nous avons déployé une puissance sans précédent. Et le Hamas a survécu. Nous prétendons depuis trente ans avoir mis une dissuasion en place. En réalité, il s’agit d’une dissuasion mutuelle.

Cela dit, le Hamas est très affaibli et isolé…

Voyez ce qui se passe avec la « marche du retour ». Le Hamas essaie de transformer ses faiblesses en force. Il a des problèmes très aigus en interne. Mais sa direction – je déteste le reconnaître – a une meilleure compréhension de ce qui se passe en Israël que l’inverse. Ses dirigeants sont restés des années dans nos prisons : ils nous ont étudiés, appris notre langue. Nous sommes victimes de notre propre propagande en déclarant qu’on ne parle pas à des terroristes assassins.

Ce sont aussi des êtres humains qui réfléchissent. La situation est intenable pour les 2 millions de personnes à Gaza. Nous n’avons jamais quitté Gaza. Nous contrôlons l’espace aérien, maritime, les frontières, l’électricité… Regardez le nombre de militaires mobilisés pour la « marche du retour » qui ont arrêté leur entraînement destiné à les préparer à la menace iranienne ou à celle du Hezbollah. On paie un prix lourd.

Et quel est le prix de l’occupation ?

Il existe, mais nous avons été capables de le réduire. On a conditionné la société pour qu’elle l’accepte. Même s’il existe une forte minorité qui rejette l’occupation et surveille sa réalité, la population est globalement dans le déni. Avec le sentiment qu’il faut se concentrer sur l’essentiel : la nucléarisation au Moyen-Orient, le risque d’une attaque sans précédent venue du nord (Syrie et ­Liban), la possibilité que le système de défense ne soit pas étanche…

Vous avez déclaré récemment que la ­société israélienne était « dangereusement malade »…

La société civile et politique est dans un état de crise profonde. Le niveau des députés est faible, comparé au passé. D’abord, le développement des médias de masse et l’accès direct à des millions de personnes ont réduit la réflexion politique à des slogans. Nétanyahou n’a plus besoin de faire de conférence de presse, il va sur Facebook. Ensuite, le niveau du débat public s’est effondré. Il n’y a pas eu de discussion sur la politique étrangère à la Knesset depuis des années ! Le public est de plus en plus ignorant. Il n’est pas désinformé, il est non informé.

Existe-t-il une menace existentielle pesant sur Israël ?

Il n’y a pas de menace existentielle sur nous ! Israël vivra à jamais. C’est une erreur fatale pour un leadeur de prétendre le contraire. On adresse ainsi un énorme compliment à nos ennemis, en leur reconnaissant la capacité de nous détruire.

En revanche, les problèmes intérieurs d’Israël pourraient devenir une menace existentielle. Notamment les divisions sur les questions religieuses, qui affectent terriblement la société. La religion juive, comme ce fut longtemps le cas du christianisme, est une religion masculine, donnant aux hommes un rôle central, sans participation des femmes.

Mais les femmes, en Israël, se lèvent. Pas seulement pour demander le pouvoir politique – cela viendra –, mais aussi pour demander l’égalité dans les cercles universitaires. Il faut que la religion soit séparée de l’Etat. En majeure partie, les députés ne sont pas religieux. Le Likoud [la formation de M. Nétanyahou] doit se rendre compte que les femmes se détourneront de lui, s’il continue son alliance avec les ultrareligieux.