« Donald Trump et Vladimir Poutine sont des alliés objectifs mais pas égaux » (Frédéric Charillon – Le Monde)

Après la rencontre des deux chefs d’Etat à Helsinki, une dangereuse recomposition des alliances risque de marquer le rapport de force américano-russe, estime le politologue Frédéric Charillon dans une tribune au « Monde ».

Tout prédestinait, à Helsinki, cette première rencontre bilatérale entre Donald Trump et Vladimir Poutine à être avant tout un spectacle. Les deux hommes sont prisés des médias, leurs faits et surtout leurs gestes sont abondamment commentés. Ils s’apprécient dans une relation sulfureuse faite d’amitié virile entre mâles dominants et de formules fortes. Ils pourraient, ensemble, être les héros d’une série américaine. Pas de « notetakers » pour cette entrevue, mais une conférence de presse commune qui fera date.

Au-delà du show, que retenir ? D’abord, que le jeu entretenu des perceptions a largement précédé, pour la parasiter, cette rencontre, qui aurait dû être importante. Ensuite, qu’elle a confirmé les craintes occidentales d’un différentiel de vision stratégique entre Washington et Moscou. Enfin, et de ce fait, c’est une dangereuse recomposition des alliances qui pourrait marquer désormais le rapport de force américano-russe.

Le parasitage des perceptions

Les personnages de Trump et de Poutine sont bien campés dans les esprits et dans les opinions internationales. Depuis longtemps (2000) pour le président russe, plus récemment mais de façon spectaculaire pour son homologue américain. Ils représentent chacun ce qu’une bonne partie du monde adore détester dans leurs pays respectifs. Le businessman truculent et volontiers vulgaire, qui s’assoit sur le politiquement correct sans s’embarrasser d’une grande culture et en affichant son goût pour le McDonald’s, a pour homologue l’ancien homme du KGB, impassible et brutal, qui aime jouer sur la double corde sensible de la mémoire soviétique ou impériale.

Ils cultivent leur propre légende et des clichés qui, en réalité, les servent, d’abord sur l’échiquier politique intérieur (avec des règles du jeu différentes) auprès de segments d’opinion à la fois conservateurs et en déclin social, mais aussi à l’extérieur, où ils espèrent faire figure d’énigmes suffisamment inquiétantes pour être dissuasives. Ils avaient donc tout intérêt, dans cette rencontre, à perpétuer ces mythes, à encourager ces perceptions.

Cette situation arrange l’Américain, qui a besoin de masquer l’inexistence de sa vision stratégique. Elle arrange également le Russe, qui a besoin de faire oublier l’existence de la sienne. Car là se situe le problème : dans ce jeu des perceptions, Trump et Poutine sont alliés objectifs, mais pas égaux.

Un différentiel de vision stratégique

Helsinki a confirmé la différence entre un Trump brouillon, proférant à la fois, quelques jours avant la rencontre, que la Russie était un ennemi et qu’il voulait fonder avec elle une « relation extraordinaire », et un Poutine précis, dressant une liste de dossiers à travailler.

Le président russe tente de souder un camp illibéral, de retrouver une clientèle et de faire école.

Le président américain qualifie l’Union européenne d’ennemi à la veille de rencontrer Poutine, s’en prend à la stratégie du Brexit de Theresa May qu’il menace (chez elle, au Royaume-Uni) de s’opposer à un accord de libre-échange, ou s’acharne sur Angela Merkel à longueur de Tweet, ce format qui semble fait pour accueillir la densité de sa pensée.

Les revendications internationales de Poutine sont claires, comme ses avertissements (on se souvient de son refus de la reconnaissance du Kosovo, puis de son action en Géorgie et en Ukraine). Trump oscille entre l’insulte à l’égard de pays ou de dirigeants, et le fait de les qualifier ensuite de « géniaux ».

Sur les principaux sujets de tension (affaire russe de Trump, Ukraine-Crimée, Syrie, armement, nucléaire iranien, commerce…), Poutine semble avoir une stratégie d’ensemble, même si les moyens de la Russie restent limités. Trump paraît incapable d’aborder aucun de ces dossiers en détail.

Au final, le président russe a été jugé vainqueur de la rencontre. Le président américain a réussi la performance de prendre parti pour Moscou contre ses propres services de renseignement, et de se faire accuser non plus d’amateurisme mais, cette fois, de faiblesse et de trahison par les acteurs les plus respectés du Parti républicain, comme John McCain. Ce faisant, il signe peut-être un tournant de son mandat.

On avait pris l’habitude d’espérer que Donald Trump avait une idée derrière la tête, qu’il jouait une stratégie en plusieurs temps, importée d’on ne sait quelle technique de négociation commerciale. Il n’en est rien. Beaucoup d’acteurs-clés de l’Etat américain, aujourd’hui, sont convaincus qu’il est urgent de se débarrasser du Donald.

L’enjeu des alliances

Les dégâts sont surtout importants du côté des alliés de Washington, notamment les plus exposés à l’activisme russe. Personne ne croira que, dans sa volonté habituelle de se présenter comme sauveur après des prédécesseurs dramatiques, Trump a réussi une réconciliation avec la Russie qui puisse être une bonne nouvelle. Il a semé en quelques jours la consternation en Europe, sans doute aussi chez des partenaires comme l’Ukraine ou la Géorgie.

A part peut-être en Arabie saoudite ou en Israël, qui ont reçu des gages concrets, l’incompétence trumpienne et son habitude de s’en prendre aux alliés et d’étreindre ses ennemis dans l’illusion d’une image médiatiquement porteuse vont inquiéter plus loin encore : on pense à la Corée du Sud, au Japon et à d’autres.

La Russie n’en demandait pas tant (la Chine non plus !), pour qui la division de l’autre, ou le « découplage », reste un objectif en soi. Moscou cherche par ailleurs à convaincre – c’était vrai dans un tout autre contexte sous Obama – que l’Amérique n’est pas un allié fiable, tandis qu’elle-même se tiendrait fermement aux côtés de ses amis, comme le régime syrien.

La rencontre d’Helsinki, à cet égard, vient confirmer les craintes de beaucoup d’alliés de l’Amérique. Mais elle le fait de manière si caricaturale qu’elle constituera peut-être une clarification salvatrice de nature à resserrer les rangs dans le camp des inquiets.