Disputes arabes autour de l’esplanade des Mosquées à Jérusalem (Samuel Forey – Le Figaro)

ENQUÊTE – Les premières visites de personnalités du Golfe à Jérusalem, encouragées par les récents accords entre Israël et les Émirats, ont buté sur les rivalités autour du site, appelé mont du Temple par les juifs. Palestiniens et Jordaniens ont rappelé qu’ils sont les gardiens du lieu saint musulman.

Le King David, avec sa vue sur les remparts de la Vieille Ville, est l’un des hôtels les plus prestigieux de Jérusalem. Les dignitaires étrangers y séjournent quand ils visitent la Ville sainte. Et c’est là que furent reçus, comme des chefs d’État, une demi-douzaine d’influenceurs des Émirats arabes unis et de Bahreïn, le 13 décembre dernier, en plein Hanoukka, la grande fête juive de l’hiver. La petite délégation est menée par l’Israélien Amit Deri, fondateur de Reservists on Duty, une association anti-BDS, le mouvement de boycott de l’État hébreu. Soigneusement organisée, la visite met en scène les accords de normalisation signés le 15 septembre dernier à Washington entre Israël, les Émirats arabes unis et Bahreïn.

«Nous devons faire face à la menace de la radicalisation islamique, qu’elle soit utilisée à des fins politiques ou religieuses. Notre ennemi principal, c’est le régime iranien, qui soutient des mouvements terroristes comme le Hamas et le Hezbollah», assène Amjad Taha, une figure des réseaux sociaux du Golfe. «Avec Israël, c’est une paix totale. Et pour la mettre en œuvre, on lance des projets communs. On veut échanger des technologies, du savoir, des étudiants…»

Les activistes numériques ont été reçus par le président israélien, Reuven Rivlin, ont visité le mémorial de la Shoah, rencontré des blogueurs israéliens à Tel-Aviv. Ils ont lancé une plateforme commune, Sharaka, «connectant peuples du Golfe et d’Israël ensemble pour un futur plus éclairé». Le moment fort du séjour a été l’allumage de bougies à l’occasion de Hanoukka, au pied du Mur des lamentations, face à des dizaines de fidèles juifs qui ont acclamé ces visiteurs en keffieh et dishdasha, la robe traditionnelle portée par les hommes dans le Golfe.

Plus qu’un lieu de culte, c’est un lieu de vie

Cette tournée triomphale n’a pas inclus l’esplanade des Mosquées. Ce site, appelé mont du Temple par les juifs et Noble Sanctuaire par les musulmans, est le plus sacré du judaïsme et le troisième lieu saint de l’islam. Avec la coupole dorée du dôme du Rocher, c’est aussi un symbole national pour la Palestine et un microcosme du conflit qui l’oppose à Israël. C’est enfin l’un des joyaux de la couronne du royaume jordanien, qui administre le site, via le waqf de Jérusalem, une fondation religieuse.

Le 18 octobre dernier, des hommes d’affaires émiratis visitent le sanctuaire quand un jeune homme leur intime sèchement de partir. «Je ne parle pas avec les normalisateurs comme vous. Dehors les Émiratis!», dit le gardien, originaire de Hébron comme beaucoup d’employés sur l’esplanade, en accompagnant leur sortie de noms d’oiseaux. Pas de sang versé ni même d’échauffourées, mais la symbolique est forte: de puissants Émiratis chassés par un modeste Palestinien. Car on n’entre pas sur l’esplanade comme dans un simple musée. Douze portes permettent d’accéder au site, toutes contrôlées par les Israéliens. Les non-musulmans doivent passer par la porte des Maghrébins, au sud. Les délégations invitées par le waqf de Jérusalem, gardienne des lieux saints musulmans et chrétiens administrée par la Jordanie, utilisent la porte des Lions, au nord. Les musulmans peuvent passer librement par n’importe quelle porte.

L’esplanade est ouverte à tout le monde, tant qu’on s’y comporte comme sur un lieu saint

Youssef Natsheh, lne des voix du waqf

Les hommes d’affaires, sans prévenir les autorités jordaniennes, sont passés par la porte de la Chaîne, l’une des plus proches du dôme du Rocher, escortés par les forces de sécurité de l’État hébreu. «En procédant ainsi, les Émiratis reconnaissent implicitement la souveraineté israélienne sur le Noble Sanctuaire. Ce n’est pas la bonne approche. L’esplanade est ouverte à tout le monde, tant qu’on s’y comporte comme sur un lieu saint», dit Youssef Natsheh, l’une des voix du waqf. Pour les Palestiniens de Jérusalem, l’esplanade est plus qu’un lieu de culte. C’est un lieu de vie, où, sur les hauteurs de la vieille ville, ils échappent à la pesanteur de l’occupation.

Quand Donald Trump annonce, le 13 août dernier, qu’Israël et les Émirats arabes unis normalisent leurs relations, le coup est rude. Abu Dhabi brise le consensus arabe sur la Palestine, porté depuis 2002 par le roi Abdallah d’Arabie saoudite. Le texte appelle à la création d’un État palestinien avec Jérusalem-Est pour capitale. Cet espoir, déjà bien ténu, s’amenuise encore un peu plus. Un autre passage de la déclaration fait l’effet d’une bombe: «Tous les musulmans qui viennent en paix peuvent visiter et prier à la mosquée al-Aqsa, les autres lieux saints de Jérusalem doivent rester ouverts aux fidèles pacifiques de toutes les confessions.»

La formulation, d’apparence anodine, bouleverse en réalité le statu quo durement négocié entre Israéliens et Jordaniens sur la gestion des Lieux saints, selon l’ONG Jérusalem terrestre. Elle exclut la monarchie hachémite d’un site qu’elle est censée gérer depuis 1948. Et elle limite la zone de prière musulmane à la mosquée al-Aqsa, au sud de l’esplanade, alors que du point de vue de l’islam, l’espace entier, y compris à ciel ouvert, est une mosquée – et il y est interdit de prier pour juifs et chrétiens. La question est sensible. Depuis le début des années 2000, les sionistes religieux sont de plus en plus nombreux à se recueillir discrètement sur l’esplanade. Cette petite phrase les y encourage.

Si moi, en tant qu’arabe et musulman, je ne peux pas prier à al-Aqsa, les ­Jordaniens ne font pas un bon travail

Amjad Taha, influenceur du Golfe

Le camp de la normalisation a bougé. Au tour de celui du boycott. Le lendemain de l’annonce de Trump, quelques drapeaux et portraits du cheikh des Émirats Mohammed Ben Zayed sont brûlés sur l’esplanade. L’Autorité palestinienne rappelle ses ambassadeurs. Le mufti de Jérusalem déclare que les pèlerins musulmans ne sauraient passer par les autorités israéliennes, mais par les voies palestiniennes ou jordaniennes. La tension monte. La deuxième Intifada, en 2000, avait commencé après la visite d’Ariel Sharon sur l’esplanade. La dernière épreuve de force remonte à l’été 2017, quand les autorités israéliennes cherchaient à installer des portiques de sécurité pour accéder au mont du Temple. Les Palestiniens avaient réussi à pacifiquement bloquer la ville pendant plusieurs semaines. Nétanyahou avait fini par reculer. «L’Autorité palestinienne utilise Jérusalem. En interdisant l’accès officiel des Émiratis aux Lieux saints, elle veut montrer que Jérusalem est toujours sa capitale. On nous fait passer le message de ne pas travailler avec des gens du Golfe», explique Tony Khashram, président de l’association des acteurs du tourisme en Palestine.

Côté jordanien, le royaume hachémite, fragilisé par une crise économique chronique et contesté par une opposition islamiste toujours vivace, ne peut se permettre de perdre les joyaux de sa couronne – l’administration du Noble Sanctuaire. Amman s’inquiète périodiquement des visées des pays du Golfe, et en premier lieu de l’Arabie saoudite, sur la gestion des Lieux saints. Le waqf agit en coulisses. Ignore-t-il les demandes de visite des Émiratis ou des Bahreïnis, ou ceux-ci testent-ils les capacités de résistance du peuple de l’esplanade? «Nous avons transmis des demandes au waqf. Ils nous ont simplement répondu: “Allez-y”. Alors que quelques semaines plus tôt, on brûlait nos drapeaux. Si moi, en tant qu’arabe et musulman, je ne peux pas prier à al-Aqsa, les Jordaniens ne font pas un bon travail», s’emporte Amjad Taha, l’influenceur du Golfe.

Potentiel économique

Ce n’est pas la gestion des Lieux saints qui intéresse Abu Dhabi. C’est son potentiel économique. Encourager le tourisme musulman est l’un des objectifs avoués de ces accords de normalisation, y compris du côté israélien. De 100.000 visiteurs musulmans en 2018, Israël espère en accueillir 2 millions. Sans compter le hub de Dubaï, qui raccourcit la route vers les grands pays islamiques d’Asie de l’Est, comme la Malaisie et l’Indonésie.

«La Turquie avait commencé à organiser des visites d’al-Aqsa, au début des années 2010. C’était vendu comme un pèlerinage authentique. Les Jordaniens et les Palestiniens ont vu le potentiel, et ont progressivement écarté les Turcs du marché, en disant qu’il fallait passer par leurs canaux pour ne pas trahir la cause. Les agences palestiniennes prenaient en charge 40% du tourisme musulman. 2017 a été excellente. 2018, superbe. 2019, magnifique. Jérusalem était remplie de touristes chaque jour. Tout le monde faisait de l’argent, directement et indirectement. L’économie palestinienne montait en puissance, et l’argent gagné était réinvesti en Cisjordanie. La pandémie a stoppé tout ça», regrette Tony Khashram.

Avec l’algarade d’octobre 2020 sur l’esplanade, Palestiniens et Jordaniens ont montré aux Émiratis qu’on ne pouvait la visiter sans passer par eux. «Je pense que les visiteurs du Golfe ont été poussés par les Israéliens et les Américains. Mais ils ont compris le message. Il ne faut pas toucher à al-Aqsa, ou si ça continue, du sang sera versé entre musulmans», estime Daniel Seidemann, le directeur de l’ONG Jérusalem terrestre. La phrase polémique sur al-Aqsa ne figure plus dans le texte des accords signés le 15 septembre. Pour Amman, le risque de la perte de la gestion des Lieux saints semble écarté, avec l’élection de Joe Biden. Après un appel entre le futur président américain et le roi de Jordanie en novembre, la monarchie a réaffirmé son rôle de gardien.

«Il se disait à Riyad que les Israéliens songeaient à donner une souveraineté symbolique sur al-Aqsa à l’Arabie saoudite, au moment des négociations du plan de paix avec les Américains, vers 2018. L’idée était que si Riyad lançait la normalisation des relations, le reste du monde arabe suivrait. Mais Mohammed Ben Salman s’est empêtré dans l’affaire Khashoggi, et les Émirats ont pris l’initiative. Riyad n’est plus vu comme la locomotive. Le sentiment est que les Saoudiens finiront par normaliser quand d’autres l’auront fait», estime Stéphane Lacroix, professeur associé à l’École des affaires internationales de Sciences Po, spécialiste du Golfe.