Les diplomates européens préoccupés par le trou noir de Jérusalem-Est

Par Le Monde – Piotr Smolar


Dans un rapport confidentiel, les chefs de mission de l’UE constatent une aggravation de l’abandon et de la dérive des quartiers arabes de la ville.

L’installation éventuelle de l’ambassade américaine à Jérusalem suscite en Israël d’innombrables commentaires. Mais la vie quotidienne dans la partie orientale, palestinienne, de la cité, demeure une sorte de « trou noir », ignoré par le grand public. Silwan, Jabel Mukaber ou encore Wadi Joz, ces quartiers délaissés et discriminés, sont au cœur d’un rapport interne, rédigé par les chefs de mission de l’Union européenne à Jérusalem et à Ramallah. Ce rapport, dont Le Monde a pris connaissance, dresse un bilan très alarmant pour 2016. Les tendances observées les années précédentes « se sont aggravées », « compromettant sérieusement la viabilité d’une solution à deux Etats ».

Selon les auteurs, « l’aliénation et la marginalisation des Palestiniens » aura un prix pour tous. « Les tensions devraient encore s’accroître », notamment en raison du 50e anniversaire, en juin, de l’occupation et de la prise de contrôle israélienne sur Jérusalem-Est. Les auteurs reconduisent les recommandations du rapport 2015, en visant notamment le commerce avec les colonies en Cisjordanie. Ils proposent à l’UE de développer de nouvelles notices interprétatives pour différencier les colonies et Israël, au-delà de l’étiquetage des produits fabriqués dans les implantations, déjà adopté en novembre 2015. Celui-ci devrait être strictement appliqué par tous les Etats membres.

Le rapport illustre l’abandon des quartiers arabes et l’avancée des colonies. Les Palestiniens sont 316 000 à vivre dans le territoire de la municipalité de Jérusalem, soit 37 % de la population. Comme le rappelle le document, la politique démographique israélienne vise à empêcher les Palestiniens de dépasser le seuil de 40 %. Israël utilise, pour y parvenir, la révocation du statut de résident, la limitation sévère depuis 2014 de l’obtention de la citoyenneté israélienne, mais, surtout, le maintien d’obstacles quasiment insupportables en matière de logement, alors que les besoins sont criants.


Taux de pauvreté de 75 %

Confrontés au mur bureaucratique, beaucoup cherchent à contourner les interdictions de construire. Le nombre de démolitions (172) et d’évictions a plus que doublé en 2016, par rapport à l’année précédente, alors que des « politiques hautement restrictives » obligent de nombreux Palestiniens à agrandir leur logement en toute illégalité. Près de 22 000 foyers sont ainsi menacés de démolition, un acte pourtant illégal pour une force occupante au regard du droit international, rappelle le rapport. En dix ans, 900 bâtiments, résidentiels ou non, ont été détruits à Jérusalem-Est.

Malgré un système fiscal identique pour tous les habitants de Jérusalem, la part du budget municipal consacré aux Palestiniens « n’atteint pas 10 % », note le texte. Cela se traduit par l’effacement des services publics : poubelles non collectées, services de secours quasi invisibles, sans parler de l’absence de plans de développement urbain et d’espaces verts. A cela s’ajoute l’impact de la barrière de sécurité, qui isole encore davantage 30 % des Palestiniens, enclavés sans être rattachés à la Cisjordanie. Le préjudice causé par la barrière en termes d’emploi et de commerce s’élève à environ 200 millions de dollars par an. Le taux de pauvreté est passé de 64 % en 2006 à 75 % en 2016.

Le système scolaire est aussi en déshérence à Jérusalem-Est. Pour la première fois, le nombre d’élèves inscrits dans des écoles privées sous licence dépasse celui dans les établissements de la municipalité, qui se désintéresse largement de leur sort. La preuve : 23 500 enfants ont un statut scolaire inconnu. Plus d’un tiers des élèves n’achèvent pas les douze années de scolarité. Il existe un problème massif de locaux, la municipalité se contentant de louer près de 800 salles au lieu de construire des établissements.


Banalisation de l’extrême droite

Les colonies, elles, n’ont pas à se plaindre : les autorités les couvent. Près de 211 000 colons vivent à Jérusalem-Est, qui selon tous les projets de paix négociés depuis les accords d’Oslo, doit devenir la capitale d’un Etat palestinien. Leurs communautés connaissent un taux de croissance de 3 % par an. En 2016, « le nombre de nouveaux permis de construire a augmenté », note le rapport. Il faut ajouter à cela 2 600 colons vivant dans des enclaves au milieu de quartiers palestiniens.

Le plus sensible est celui de Silwan, qui monte de la vallée jusqu’au pied de la Vieille Ville. Près de 500 juifs radicaux y vivent sous haute protection. « Entre octobre 2014 et mai 2016, les colons ont quadruplé le nombre de logements en leur possession, en ayant repris près de 27 logements dans six bâtiments », énumère le document. L’organisation d’extrême droite Elad, qui contrôle le parc de la Cité de David tout au nord de Silwan, a lancé des dizaines de demandes d’éviction en justice. Elle joue un rôle décisif, dans le tourisme et l’archéologie, pour « promouvoir une narration historique uniforme qui ignore celle des Palestiniens ».

Rare bonne nouvelle : l’année 2016 a été marquée par une décrue des tensions sur l’esplanade des Mosquées (mont du Temple pour les juifs), où se trouve la mosquée Al-Aqsa. Le gouvernement israélien a sagement empêché ses membres et les députés de se rendre sur place, lors de visites perçues comme des provocations par les fidèles palestiniens. Ces derniers ont été moins visés par des restrictions (âge, horaires) pour accéder au lieu saint. En revanche, le rapport souligne une banalisation des discours politiques en Israël visant à remettre en cause le statu quo régissant les visites et la gestion du site. Benyamin Nétanyahou fait preuve d’une « tolérance accrue » vis-à-vis de ces discours.