Désorientés, les Palestiniens s’interrogent sur une nouvelle stratégie nationale

LE MONDE | Par Piotr Smolar (journaliste, Ramallah, envoyé spécial)

Le rassemblement devait durer longtemps. Les participants, peu enthousiastes, se sont éparpillés sur le campus au bout de trente minutes. En ce mardi 12 décembre, environ 300 étudiants de l’université de Beir Zeit, près de Ramallah, ont participé à une réunion en plein air à l’appel des syndicats d’enseignants. Ils protestaient une nouvelle fois contre la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël par les Etats-Unis. 

Depuis ce coup de tonnerre diplomatique, certains jeunes délaissent les amphis pour aller à la confrontation face aux soldats israéliens – pierres contre balles en caoutchouc, selon une chorégraphie éprouvée depuis trente ans –, près du check point à l’est de la ville, devant la colonie de Beit-El. Mais la majorité détourne le regard. Leur fierté est concassée. Ils fustigent leurs dirigeants et les Etats-Unis, se sentent trahis par les pays arabes, mais ils ne s’engagent pas comme leurs aînés. Vers qui se tourner ? Ni la violence ni les cycles de négociations n’ont freiné la colonisation israélienne.
A l’image de la société palestinienne, la jeunesse est démoralisée. Elle ne fait pas totalement le deuil d’un Etat indépendant – rêve qui se dérobe sans fin –, sans embrasser la solution alternative : un Etat binational. « Si la situation demeure identique sur le terrain, un jour, dans cinq ou dix ans, on
n’aura d’autre choix que de se battre pour des droits égaux dans un seul Etat avec les Juifs », prévient Kaddoura Farès, le directeur du Club des prisonniers palestiniens.
Wissan Abousbeih, 21 ans, fait partie du noyau dur étudiant. Membre du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), il ne cache pas sa déception devant la faible mobilisation. « Le processus d’Oslo [accords de 1993] nous a amené la frustration, dit-il. Les gens ne sont pas actifs. » L’étudiant en géographie récite la fiche du révolutionnaire endurci. « Ce qui a été pris par la force ne sera repris que par la force, lance-t-il. La solution à deux Etats est morte. On est pour un seul Etat, qui consiste à libérer la Palestine de tous les Israéliens. »


« Il faut annuler Oslo »
Derrière ce discours outrancier et minoritaire, la réalité est bien plus nuancée. Sur les marches d’une faculté de Beir Zeit, Momen Abdoullah, 21 ans, n’est pas pressé de se joindre à la réunion publique. Pourtant, il fait ce qu’il peut pour « résister », fréquentant avec assiduité le rond-point près
de Beit-El.
Mais lorsqu’on l’interroge sur l’option politique la plus viable à ses yeux, l’étudiant en comptabilité est troublé. « Il faut annuler Oslo. » Et puis ? « Même si je veux un Etat, même si Israël et la Palestine vivent côte à côte un jour, les colonies resteront, et l’armée autour d’elles pour les protéger. On n’aura jamais de pleine souveraineté. » Chaque jour, son père quitte leur domicile à Salfit, près de la colonie d’Ariel, pour pénétrer en Israël, comme 100 000 autres Palestiniens. Il travaille sur un chantier à Tel-Aviv. Momen se dit, sans conviction, qu’un Etat binational permettrait peut-être de lever les barrages sur les routes. 

Les droits civiques, individuels, plutôt que la souveraineté pour un peuple ? La démographie est impitoyable : Israël ne peut accepter un Etat binational avec des droits égaux pour tous, car les Juifs se retrouveraient, en taille, à égalité avec les Arabes entre la Méditerranée et le Jourdain (environ 6,5 millions de part et d’autre).
Mahmoud Abbas a semblé lui-même ouvrir la porte à une telle option, devant l’Assemblée générale des Nations unies, le 20 septembre. Le président de l’Autorité palestinienne (AP) déclarait alors que si la solution à deux Etats était « détruite », les Palestiniens « n’auraient d’autre choix que de continuer la lutte et de demander des droits égaux complets pour tous les habitants de la Palestine historique ».
Menace d’estrade, ou virage envisagé ? A Ramallah, personne ne croit le « raïs » capable, à 82 ans, de remettre en cause son choix constant de la négociation, de la non-violence et de la solution à deux Etats. Cela impliquerait de dissoudre l’AP et d’abandonner la lutte pour la légitimité internationale, alors que 137 pays ont reconnu la Palestine.


« Solution à un Etat utopique »
« Il n’y a pas d’autre option que la solution à deux Etats, assure Ghassan Khatib, professeur d’études culturelles, à Beir Zeit et ancien ministre du travail, puis de la planification. Celle à un Etat est perçue comme utopique. C’est une bulle créée à Ramallah, par un groupe de jeunes hautement éduqués et confortables, avec des vues extrêmes. Mais dans les camps de réfugiés ou dans les zones rurales, personne n’en parle. »
Pourtant, les sondages traduisent une autre réalité, à écouter le très respecté Khalil Shikaki, directeur du Palestinian Center for Policy and Survey Research (PSR). « Depuis deux ou trois ans, de façon constante, environ un tiers des gens se disent favorables à la solution à un Etat, même si beaucoup estiment que celle à deux Etats serait préférable, explique-t-il. Mais les gens perdent confiance en sa faisabilité, surtout dans les moments critiques comme les guerres à Gaza, les constructions massives dans les colonies ou bien la déclaration de Trump. »
Selon la dernière étude du PSR, menée après la reconnaissance de Jérusalem par Donald Trump, 70 % des Palestiniens souhaitent la démission d’Abbas. Ce chiffre traduit à la fois un rejet de sa personne, d’une gouvernance autoritaire, de la coordination sécuritaire avec les Israéliens et d’un système politique en embolie.
Mais il marque aussi un épuisement de la logique d’Oslo. « Dans la rue, la discussion a commencé, explique Sam Bahour, entrepreneur et consultant renommé en Cisjordanie. Des gens comme moi, nationalistes laïques, sont ridiculisés. La nouvelle génération pense qu’Israël ne comprend que la force, ce qui n’implique pas forcément les violences. Une nouvelle vague de dirigeants, représentant mieux le peuple, pourrait un jour transformer la lutte nationale en lutte pour les droits civiques. Ce serait logique, ce serait juste, mais je ne le conseille pas. Il faudrait, en réalité, séparer les deux
questions. »