Les dérapages calculés d’Erdogan pour orienter le monde musulman (Delphine Minoui – Le Figaro)

DÉCRYPTAGE – Contestant chez lui l’héritage laïc d’Atatürk, ce président qui entend renouer avec le passé de l’Empire ottoman se doit de défier l’Occident.

On le savait adepte du tutoiement et de la provocation. On connaissait ses discours à rallonge et ses sorties enflammées, comme celle de novembre dernier, lorsqu’il invita Emmanuel Macron à «examiner» sa «mort cérébrale», après que ce dernier eut évoqué la «mort cérébrale» de l’Otan. Mais ce samedi 24 octobre, Recep Tayyip Erdogan est passé à la vitesse supérieure en mettant cette fois-ci en question la «santé mentale» de son homologue français. «Mais quel est son problème avec les musulmans? Ce Macron a besoin de faire examiner sa santé mentale. Que préconiser d’autre face à un président qui ne comprend rien à la liberté religieuse et qui se comporte de manière discriminatoire vis-à-vis de millions de citoyens qui ne partagent pas sa foi? (…) Tu n’arrêtes pas de t’en prendre à Erdogan, mais ça ne t’apportera rien!», a martelé le président turc lors d’une allocution télévisée relayée dans la presse turque, avant de réitérer, ce dimanche, le même genre de propos.

«En Turquie, nous ne sommes malheureusement plus à un discours prêt!», tente de relativiser un professeur de sciences politiques qui préfère taire son nom. «Cependant, poursuit-il, si les paroles d’Erdogan sont aujourd’hui choquantes, c’est parce qu’elles s’inscrivent dans un contexte grave: celui de la décapitation, en France, d’un enseignant, pour laquelle Ankara n’a même pas daigné présenter ses condoléances. Encore plus grave: il ne s’agit pas d’un simple “dérapage” verbal. Cette déclaration est l’illustration du discours dominant au sein du sérail.» À Ankara, où Farhettin Altun, porte-parole du bureau présidentiel, twittait à son tour, ce dimanche, contre la volonté européenne «d’intimider les musulmans», en comparant cette attitude à la «diabolisation des juifs européens dans les années 1920», les propos semblent en effet parfaitement calculés: selon Didier Billion, directeur adjoint de l’Iris et spécialiste de la Turquie, «Erdogan veut apparaître comme le meilleur défenseur des musulmans en France et à l’international, en instrumentalisant ses différends politiques avec Macron».

Renouer avec le passé ottoman

De la défense de la cause palestinienne à celle des Rohingyas en passant par le soutien, avorté, aux Frères musulmans lors du printemps arabe, ou encore la reconversion récente de la basilique Sainte-Sophie en mosquée, Erdogan travaille inlassablement son image au sein du monde arabo-musulman. L’objectif est de défier l’héritage laïc d’Atatürk en renouant avec le passé ottoman, et de chercher à revendiquer son leadership contre l’Arabie saoudite, avec qui les relations se sont envenimées depuis l’assassinat, en 2018, de Jamal Khashoggi dans l’enceinte du consulat saoudien. Ses discours victimaires et complotistes sont aussi des tentatives de faire diversion, en interne, sur des questions qui préoccupent aujourd’hui la population turque, telles celle de la crise économique et de la pandémie du Covid-19. Tandis que les séries télévisées turques, très regardées dans le monde arabe, constituent l’arme idéale de son soft power, un discours de plus en plus anti-occidental et anti-français s’impose sur les plateaux télé et les pages de la presse gouvernementale du pays. Ainsi cette récente une du quotidien pro-Erdogan Yeni Safak, où le président Macron est directement accusé de «prendre les musulmans pour cible», et où Muhiddin Al Qaradaghi, secrétaire général des savants musulmans, dit voir dans l’assassinat de Samuel Paty à Conflans-Sainte-Honorine «l’œuvre des services de renseignement» français.

En s’attaquant à Emmanuel Macron, Erdogan cherche évidemment à régler ses comptes avec la France avec laquelle la Turquie est en bisbille sur différents dossiers: la Syrie, où Ankara reproche à Paris son soutien aux milices kurdes, mais également la Libye, la Méditerranée orientale, ou encore, plus récemment, le Haut-Karabakh. «Vous êtes dans le groupe de Minsk, qu’avez-vous fait jusqu’à présent? Vous envoyez des armes à l’Arménie et vous croyez que vous allez instaurer la paix ainsi. Vous n’êtes pas honnêtes», s’est exclamé Erdogan dans son discours de samedi.

Mais la fameuse question de l’influence turque est aussi au cœur de ses préoccupations. L’actuel projet de loi français sur le «séparatisme» n’est pas de bon augure pour Ankara. Après avoir investi en masse dans le détachement d’imams en France, dans une pléthore d’associations et dans un contrôle renforcé de sa diaspora, sa machine de propagande pourrait bientôt se heurter à un mur. «Si Erdogan s’entête autant, c’est qu’il refuse de perdre la guerre des mots», observe le politologue turc.