Denis Charbit : «Le Messie ne réglera pas le conflit israélo- palestinien à notre place»

L’espoir de paix entre Israël et laPalestine tient aux efforts des hommes de bonne volonté de leurs sociétés civiles, non à l’action diplomatique d’une grande puissance extérieure au Proche-Orient, argumente l’universitaire.


On sait l’importance capitale que joue le messianisme dans le judaïsme. La figure du Messie n’est autre que l’incarnation universellement partagée de l’espoir. Mais là où il pouvait être émouvant et consolateur sur les rives de Babylone ou devant les ruines du Temple détruit par les Romains de concevoir un délégué de la Providence qui, à la fin des temps, viendrait apporter la rédemption aux opprimés et aux exilés, on est en droit de se montrer méfiant et sceptique lorsque les détenteurs du pouvoir offrent un tel expédient en guise de politique. La politique a souvent sécularisé cette attente sous la forme généreuse de la pensée utopique ; elle a également exploité cette attente en dispensant des promesses qui n’ont guère été tenues. Ces réflexions (générales) me sont inspirées par l’agitation qui règne dans la classe politique israélienne à la veille de la visite de Donald Trump en Israël 

C’est dans les rangs de la droite israélienne nationaliste et cléricale que la tentation messianique semble avoir fait des ravages: la victoire inattendue du candidat républicain a été perçue dans ces milieux qui mêlent sans complexe politique et religion comme une «divine surprise». Trump s’était engagé durant sa campagne à transférer l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem ; fraîchement élu, il a désigné comme nouvel ambassadeur un ardent défenseur de la colonisation israélienne en Cisjordanie puis a déclaré qu’il n’était pas tenu par la solution de deux États et admettrait aussi bien un État unique de la Méditerranée au Jourdain. C’était bien assez pour que la droite israélienne le désigne comme l’homme providentiel rompant avec le leitmotiv de l’occupation, de la colonisation et du droit international. La droite s’exalte, la droite exulte.

Avide de se débarrasser de l’héritage Obama, Trump tolérerait sinon encouragerait l’édification de nouvelles implantations tant elles ne sont guère à ses yeux des colonies, mais des «settlements», un remake de la nouvelle frontière américaine, non la répétition de l’Algérie de papa. 

Or voilà que depuis la visite à la Maison-Blanche, le mois dernier, de Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne, la roue tourne. Alors qu’on s’attendait à Jérusalem à un fiasco, les deux leaders se sont bien entendus. Les Palestiniens étaient ravis de compter leur leader parmi les invités de Trump moins de cent jours après son entrée en fonction. Abbas aurait présenté, sinon un plan, du moins les cartes d’un futur accord. Depuis, les rumeurs mènent la danse, et le ballet des communiqués et des démentis n’est pas près de s’arrêter: l’ambassade sera-t-elle au final transférée à Jérusalem? Trump aurait-il mis au point un plan de paix conforme au cadre international fixé par les Nations unies?

Va-t-il exiger comme tous ses prédécesseurs de ralentir le rythme des constructions en Cisjordanie? Après avoir embouché les trompettes messianiques, des rangs de la droite israélienne ont commencé à sourdre les premières inquiétudes. Le rédempteur tant attendu qui allait changer la donne serait-il un imposteur, un faux Messie? Ses intentions demeurant opaques, le mystère reste entier, la confusion règne.

Incapable de convaincre les électeurs de suivre son programme de paix depuis près de deux décennies, la gauche israélienne ne sait plus à quel saint se vouer. Ce fut un temps Obama après le discours du Caire, puis John Kerry, le secrétaire d’État, jusqu’à ce que l’un et l’autre jettent l’éponge. Depuis quelques semaines, la tentation messianique semble être passée à gauche. Trump serait-il une colombe déguisée en faucon? Va-t-il jeter son masque et révéler sa vraie nature, celle d’un homme d’affaires qui s’y connaît en  business et concocte le deal du siècle: paix contre territoires? Comme Lincoln a proclamé la fin de l’esclavage, c’est à un leader républicain que va échoir l’honneur de proclamer la fin de l’occupation ; bref, la rédemption est à nos portes.

Raymond Aron, pourfendeur du messianisme en politique, aurait été frappé de stupeur s’il voyait que l’opium absorbé en quantité excessive par les intellectuels autrefois est aujourd’hui la denrée que prisent, à tour de rôle, les élites politiques d’Israël, de droite et de gauche. À privilégier ainsi les gestes qui émeuvent, les mots qui font mouche, on finit par se griser et par oublier le temps long de la politique: même si le conflit a perdu de sa centralité dans la région, l’abcès demeure. Pour que les négociations reprennent et finissent par aboutir, il faut ou bien un climat international qui s’y prête – et ce n’est pas le cas – ou bien une pression de l’intérieur venue des deux peuples – et elle est insignifiante de part et d’autre.

Tant que la tension reste au niveau d’un conflit asymétrique de faible intensité, tant que l’Autorité palestinienne parvient à faire régner l’ordre public, que terrorisme et contre-terrorisme entraînent des pertes dans des proportions admissibles, Israéliens et Américains, et dans une moindre mesure Palestiniens et Européens trouvent leur intérêt dans le statu quo actuel.

La rédemption ne viendra pas des politiques. Pour pallier leurs gesticulations, il reste des initiatives en Israël et en Palestine qui émanent de la société civile. Médecins, juristes, psychologues, chefs d’entreprise, universitaires, directeurs d’école et instituteurs y prennent part. Leur but: combattre l’ignorance et la peur réciproques par le dialogue. Ce sont des justes qui, armés de patience, travaillent en silence, loin des flashs et des sunlights. L’espoir n’y est pas différé, ils le bâtissent en temps réel. 

Nous n’avons guère aujourd’hui en Palestine et en Israël de leader de la trempe de Sadate et de Begin. Certes, le défi israélo-palestinien est autrement plus difficile à relever que le contentieux israélo-égyptien d’alors: le territoire à négocier est exigu et les mémoires historiques douloureuses. Pour parvenir à la paix, ce n’est pas vers le président des États-Unis, l’ONU ou l’Union européenne qu’il convient de se tourner, mais vers les Israéliens et les Palestiniens prêts à se défaire de leur messianisme respectif qui leur murmure que le temps travaille pour eux, que la fin approche et que le Messie est au coin de la rue.

En ces temps plutôt sombres, il faut contre les vents mauvais du radicalisme et les marées basses du statu quo déployer l’espoir des désespérés, garder un œil attentif sur les initiatives diplomatiques tout en persistant à préparer sur le terrain l’avenir que nous devons à nos enfants: celui de la réconciliation, de la justice et de la reconnaissance réciproque. Le deus ex machina indispensable au dénouement des tragédies ne s’appelle pas Donald Trump. Des hommes et des femmes en Israël et en Palestine ne résument pas leur condition humaine à un soutien inconditionnel de leur camp, mais s’en tiennent plutôt à leur éthique de responsabilité en attendant que les politiques revendiquent la leur.

Sérieusement.


* Maître de conférences en sciences politiques à l’Open University de Tel-Aviv. A notamment publié «Israël et ses paradoxes. Idées reçues sur un pays qui attise les passions» (Le Cavalier Bleu, 2015).