Denis Charbit: «Les Israéliens veulent ouvrir un nouveau chapitre de leur vie publique» (Denis Charbit – Le Figaro)

Le verdict des urnes, en Israël, est un désaveu relatif infligé aux méthodes du premier ministre. Il exprime aussi la volonté des Arabes israéliens de participer désormais au processus de décision de l’État hébreu, explique le maître de conférences en sociologie et science politique à l’université ouverte d’Israël*.

Après avoir échoué en juin dernier à reconduire sa majorité parlementaire sortante, Nétanyahou a préféré convoquer de nouvelles élections au lieu de passer le relais à son rival, Benny Gantz. Le procédé était légal, mais sans précédent. Magicien du verbe, monstre sacré de la politique israélienne, sûr de lui-même et dominateur, Nétanyahou a perdu son pari. Il ne disposera pas dans la nouvelle Chambre des 61 députés indispensables pour former un nouveau gouvernement, ne pouvant compter sur Avigdor Liberman, son ancien bras droit en 1996. L’allié naturel est devenu récalcitrant et frondeur. Certes, s’il n’a pas remporté les élections comme il en avait l’habitude, Nétanyahou n’a pas essuyé non plus de défaite cuisante. Au lieu de quitter la scène politique avec les honneurs qui lui sont dus pour avoir exercé les fonctions de premier ministre pendant plus de dix ans, il s’accroche, il résiste. En contrepartie de sa démission, il pourrait obtenir la fermeture de ses dossiers judiciaires, mais, à l’image d’un personnage tragique qui ne peut admettre les limites de sa puissance, il semble vouloir mener une ultime bataille politique alors que le glas a sonné pour lui. L’ère Nétanyahou n’est pas encore révolue, elle apparaît cependant à l’agonie.

Les partis religieux effraient les classes moyennes et surtout les jeunes

Le scrutin n’a pas bouleversé la vie politique israélienne. Quand bien même le parti Bleu et Blanc de Benny Gantz est en tête, celui-ci n’a pas déminé l’échiquier politique, qui reste toujours divisé en un bloc de droite et un bloc de centre gauche demeurés stables en termes de voix et de sièges. Une exception toutefois: si le parti d’Avigdor Liberman fait idéologiquement partie de la droite, il s’est exclu délibérément du camp des pro-Nétanyahou. Telle est la faille qu’il a introduite dans le système: on peut être résolument à droite et simultanément anti-Nétanyahou. Mieux encore, on peut être à droite et résolument laïque, là où l’alliance du Likoud avec les partis religieux avait gravé dans le marbre l’idée que nationalisme et cléricalisme allaient de pair. Les factions religieuses peuvent bien renforcer leur représentation politique à la Knesset, grâce au bond en avant démographique qui caractérise ce secteur de la population israélienne et à la discipline des électeurs dont le taux de participation frôle les 80 %. Cependant, cette rente politique assurée présente un défaut majeur: à force de se radicaliser, tant par leur soutien massif à la colonisation de la Cisjordanie que par leur détermination à poursuivre le processus de dé-sécularisation d’Israël, les partis religieux effraient les classes moyennes et surtout les jeunes, qui, même lorsqu’ils penchent à droite, restent hostiles à ce qu’ils dénoncent comme une insupportable coercition religieuse.

La formation politique de Liberman occupe désormais cette place stratégique de parti pivot. Or, il s’en sert, non pour obtenir le maximum d’avantages du Likoud ou du parti Bleu et Blanc, mais pour imposer un gouvernement d’union nationale. Alors qu’il est peu probable qu’on assiste à un changement substantiel de politique en matière économique comme sur le dossier palestinien et iranien, ce sont les revendications laïques qui sont susceptibles d’être entendues et appliquées.

Cette révolution est la traduction politique d’un mouvement de fond qui secoue la nouvelle génération des Arabes d’Israël

Un ultime enseignement – et non le moindre – de ce scrutin provient du secteur arabe. La première leçon à tirer est que l’unité est payante: la liste arabe unifiée, composée de communistes, d’islamistes et de nationalistes, devrait être la troisième formation politique représentée à la Knesset. Si un gouvernement d’union Likoud-Bleu et Blanc est finalement constitué, elle sera à la tête de l’opposition, avec tous les droits associés à ce statut. Mais la révolution, de ce côté-là de l’échiquier politique, ne se réduit pas au score ou au statut acquis à la Knesset. La révolution copernicienne qui s’opère réside dans la détermination proclamée par ses leaders de tester une alliance potentielle avec les partis du centre et de la gauche. Les partis arabes israéliens veulent peser sur les décisions, être des acteurs politiques à part entière et ne plus être voués à incarner une «fonction tribunitienne» chargée de clamer haut et fort leur dissidence politique. Pour y parvenir, ils ne sont pas devenus sionistes et ils ne s’accommodent pas plus de l’occupation de la Cisjordanie. Seulement, ils n’estiment plus devoir opposer une fin de non-recevoir à toute coopération politique.

Cette révolution est la traduction politique d’un mouvement de fond qui secoue la nouvelle génération des Arabes d’Israël. Ils veulent s’intégrer, ils veulent réussir et ils y parviennent par la méritocratie. Ils compensent leur condition de minorité ethnique par leur excellence et leur compétence. Ils ne veulent plus être une enclave au sein d’un État juif, mais participer de plain-pied aux mutations de la société israélienne. Or, Benyamin Nétanyahou, en personne, n’a eu de cesse, durant toute la campagne, de faire de la population arabe d’Israël un bouc émissaire. Cette demande explicite d’intégrer l’arène politique fait d’une pierre deux coups: cesser cette délégitimation constante de 20 % de la population israélienne et permettre aux partis du centre et de la droite de promouvoir ouvertement une alliance électorale qui fera pendant à l’alliance du Likoud avec les partis religieux orthodoxes.

Le danger n’est pas définitivement écarté, mais la marche inexorable vers une démocratie illibérale est stoppée

Le résultat des élections confirme une fois de plus le blocage politique qui paralyse Israël depuis 1967 ; il souligne également les effets pervers du scrutin proportionnel ; et cependant, une fois n’est pas coutume, il offre une perspective immédiate et à long terme susceptible de renouveler la démocratie israélienne. L’État d’Israël a acquis une part indéniable de sa légitimité internationale grâce à son appartenance indiscutable au club des démocraties libérales. Le maintien de la domination israélienne dans les Territoires affecte et ronge ce lien intrinsèque. Le discours de Nétanyahou contre les élites, contre la presse, contre la police, les lois votées contre les ONG, la politique d’expulsion de travailleurs étrangers sans papier et de leur progéniture née en Israël, le projet qu’avait Nétanyahou, de concert avec ses alliés politiques, de museler l’indépendance de la justice ont suscité une réelle inquiétude chez bon nombre d’Israéliens pour lesquels un État juif n’est tel qu’à condition de demeurer une démocratie libérale. Le danger n’est pas définitivement écarté, mais la marche inexorable vers une démocratie illibérale est stoppée. Il est trop tôt pour discerner les choix politiques de Benny Gantz, d’autant qu’il devra exercer ses compétences au sein d’un gouvernement d’union nationale. Une chose est certaine: le style, la rhétorique, la forme seront tout autre – ce qui n’est pas rien pour un scrutin décidé par Nétanyahou à bout de souffle.