Défense : l’Institut Montaigne souligne les fragilités des armées (Nicolas Barotte – Le Figaro)

Alors que le contexte international se dégrade depuis plusieurs années, le think tank publie une étude sur les défis auxquels les armées sont confrontées.

L’analyse de l’Institut Montaigne se veut lucide et tranchante. Dans un long rapport de 170 pages publié mardi, intitulé « Repenser la défense face aux crises du 21e siècle », le think tank fondé par Claude Bébéar se penche sur l’état des armées françaises et leurs capacités à répondre aux défis à venir. « Plusieurs décennies d’un confort stratégique en matière de défense ont déjà pris fin », notent les auteurs. « La France doit durcir son appareil militaire face à la montée en gamme de ses adversaires, dont témoignent les dépenses d’armement record et le bilan opérationnel », ajoutent-ils.

Dans ce contexte, la France semble mal préparée malgré des efforts réels de rattrapage. « La France n’a pas reconstitué intégralement ses capacités de réponses aux crises après chacune d’entre elles », explique le rapport, en soulignant les multiples fragilités françaises accumulées : dette exponentielle, perte de souveraineté dans des filières clés, défiance accrue vis-à-vis du pouvoir politique…

Les armées n’ont pas été épargnées. Or « préserver le rôle de notre appareil de défense est indispensable », prévient le rapport. « Celui-ci est le socle de la résilience française. Son affaiblissement serait particulièrement dangereux dans un contexte de dégradation rapide. Si nul ne peut prédire la nature de la prochaine crise, il y a fort à parier que les Armées, d’une façon ou d’une autre, pourront voir devront y jouer un rôle déterminant », ajoute-t-on. La Revue stratégique, récemment «actualisée» par le gouvernement, pointe aussi la détérioration inquiétante du contexte international.

Le nombre d’équipements a baissé

La prise de conscience a pourtant déjà eu lieu. L’Institut Montaigne souligne l’inversion de tendance budgétaire entamée depuis les attentats contre Charlie Hebdo et ceux du 13 novembre : «Depuis 2015 et surtout depuis 2018, la France a entamé un processus de réparation et de remontée en puissance progressif de son appareil militaire ». Mais cet effort demeure en deçà des besoins requis par les défis à venir.
« Nous ne pouvons nous contenter aujourd’hui d’une armée de stabilisation », écrivent les auteurs. « Il nous faut, pour nous protéger, une armée équipée et entraînée pour assumer un conflit de haute intensité, donc capable de répondre à l’agressivité des puissances de dimension globale ou régionale et de maîtriser les escalades et les provocations », insistent-ils.

En reprenant une analyse du général Lecointre, chef d’état-major des armées, ils indiquent que « l’actuel modèle des Armées n’est plus suffisant. Le nombre des équipements a baissé et le remplacement par des équipements plus performants mais en nombre limité pose des difficultés face à des besoins croissants » : la marine est « au bout » de ses capacités, l’armée de Terre devrait recevoir 300 blindés médians Jaguar en 2030, alors qu’elles disposaient de 452 véhicules de ce type en 2008; l’armée de l’air vise 185 avions polyvalents en 2030 contre 420 avions de combat en 2008.
La disponibilité des matériels fait peser une épée de Damoclès sur les opérations, note le rapport : « En termes d’autonomie stratégique, le transport est une préoccupation importante. Toutes les crises récentes ont bien montré la difficulté de projeter nos forces sans un recours à la location. Celle-ci peut s’avérer problématique dès lors que nous ne sommes pas les seuls à vouloir ce type de matériel à un moment précis ».

Déclassement tactique

Au Sahel, l’apport d’hélicoptères de transport par le Royaume-Uni ou le Danemark est essentiel à la mission. Le rapport pointe aussi le retard français en matière de drones. Il s’inquiète d’un « déclassement tactique » des armées françaises si des capacités terrestres ou maritimes ne sont pas développées. En ce qui concerne les champs immatériels, le rapport souligne l’urgence d’investir et d’agir : « La France concède un retard dans le registre de l’hybridité par rapport aux puissances de premier rang que sont les États-Unis, la Chine et la Russie, mais peut-être aussi des puissances régionales comme l’Iran ou la Turquie ».
Si la loi de programmation militaire 2019 – 2025 a été pour l’instant respectée, l’institut Montaigne s’inquiète des conséquences de la crise économique post-Covid sur l’effort de défense. Il préconise, dans un premier temps, de « sécuriser la Loi de Programmation Militaire » (LPM). Mais à lire le texte, elle semble lacunaire. « Même dans l’hypothèse d’un effort budgétaire majeur post-Covid-19, les ressources déployées resteront insuffisantes et nos Armées seront dans l’incapacité de faire face efficacement à la menace croissante tout en maintenant la politique d’intervention actuelle. Améliorer l’efficience des Armées demeure donc un impératif pour maintenir les ambitions françaises sur la scène internationale », écrivent les rapporteurs.

Ils soulignent aussi, pour s’en inquiéter, que l’effort principal de la LPM sera porté durant le prochain quinquennat, avec des augmentations prévues de 3 milliards par an à partir de 2023 (contre 1,7 milliard par an auparavant).
Face aux défis, l’État devra aussi réfléchir à sa propre organisation, conseille l’Institut Montaigne. Le think tank préconise une organisation plus agile et plus réactive aux crises, ainsi qu’un accent mis sur l’anticipation : « L’approche globale des crises et le développement de la résilience ne sauraient être réellement opérationnels sans revisiter la condition principale sur laquelle ils reposent : l’autonomie stratégique ».

Concept clé, celle-ci doit aussi se concevoir dans le cadre de l’Europe et de l’OTAN qui permettent des alliances et des synergies. L’avenir des armées et de leur efficacité n’est pas seulement entre leurs mains.