Défense : l’axe Washington-Ankara au bord de la rupture

Le soutien militaire des Etats-Unis aux Kurdes de Syrie provoque l’ire turque. La crise de confiance est profonde.

La Turquie sera sans nul doute l’étape la plus difficile de la tournée moyen-orientale du secrétaire d’Etat américain Rex Tillerson, attendu à Ankara jeudi 15 et vendredi 16 février. Sa visite a lieu dans un contexte de tensions aiguës entre les deux alliés de l’OTAN, plus que jamais divisés sur le terrain de la guerre en Syrie.

Depuis le Koweït, où il se trouvait mardi 13 février pour une réunion sur la reconstruction de l’Irak, M. Tillerson a déploré que l’offensive menée par l’armée turque dans la région d’Afrin (nord-ouest de la Syrie) ait détourné les forces kurdes alliées des Etats-Unis dans la lutte contre l’organisation Etat islamique (EI), les contraignant à « se diriger vers l’enclave » afin de prêter main-forte à leurs frères attaqués.

Au même moment à Ankara, le président turc Recep Tayyip Erdogan mettait en garde l’allié américain : « Il est clair que ceux qui disent “nous réagirons agressivement si vous nous frappez” n’ont jamais connu la claque ottomane », a-t-il martelé devant les députés du Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur) qu’il dirige. Il faisait référence à une pratique en vigueur chez les janissaires de l’Empire ottoman, consistant en une gifle magistrale administrée à l’ennemi dans un combat rapproché. Son propos venait en réponse à la déclaration du général américain Paul Funk, qui s’est rendu la semaine dernière à Manbij, une ville du nord de la Syrie où des conseillers américains et leurs alliés kurdes syriens sont positionnés, déclarant notamment : « Si vous nous frappez, nous réagirons vivement. Nous nous défendrons. »

Intermédiaires

Le message, on ne peut plus clair, venait rappeler combien l’opération militaire menée par la Turquie depuis le 20 janvier à Afrin contre les Unités de protection du peuple (YPG) indispose Washington. Vu d’Ankara, l’aide américaine aux Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les combattants des YPG, est un coup de couteau dans le dos. L’annonce selon laquelle les Etats-Unis s’apprêtent à consacrer plus d’un demi-milliard de dollars à l’équipement et à l’entraînement des FDS n’a fait qu’envenimer les choses.

Dès le début de son offensive, la Turquie a averti que son armée pourrait avancer ensuite vers Manbij. Embourbée toutefois depuis trois semaines à Afrin, l’armée turque n’est pas près d’atteindre Manbij, à environ 100 kilomètres au sud-est de l’enclave. Si une confrontation directe entre soldats turcs et conseillers américains semble improbable, un accrochage entre leurs intermédiaires, par exemple entre les rebelles syriens alliés d’Ankara et les FDS, n’est pas exclu.

Pour éviter tout risque de confrontation directe, le président Erdogan ne perd pas une occasion d’appeler les soldats américains à se retirer à l’est de l’Euphrate. Manbij sera donc au centre de la visite de Rex Tillerson à Ankara. « Washington entend montrer qu’il y a des limites à la tolérance envers la Turquie et cette limite est Manbij », explique Omer Taspinar, analyste à la Brookings Institution à Washington.

« Soit nous améliorons nos relations, soit elles vont s’effondrer complètement. Nous voulons des actes et non pas des promesses. C’est ce que nous dirons en face à Tillerson », a résumé lundi le ministre turc des affaires étrangères, Mevlüt Cavusoglu. Le lendemain, le chef de la diplomatie turque faisait monter la pression encore un peu plus, évoquant la possibilité d’une fermeture de la base radar de l’OTAN à Kürecik, dans les environs de Malatya (centre de la Turquie), ainsi que celle d’Incirlik, dans la région d’Adana (sud), d’où décollent les avions de la coalition antidjihadiste.

La fermeture de la base radar de Kürecik, indispensable à la sécurité régionale, notamment celle d’Israël, avait déjà été évoquée par des responsables turcs, soucieux de parer à un éventuel refus américain de livrer les 120 avions de chasse F-35 commandés par la Turquie. En novembre 2017, Heidi H. Grant, la sous-secrétaire d’Etat à l’armée de l’air américaine, avait évoqué une possible suspension de cette livraison en riposte à l’acquisition par la Turquie du système russe de défense aérienne S-400, incompatible avec les systèmes de l’OTAN.

Syndrome de Sèvres

Devenu le nouveau partenaire stratégique d’Ankara, Moscou ne perd pas une occasion de souffler sur les braises de la discorde avec Washington. « Les actions américaines ont tout d’une politique visant à créer un quasi-Etat sur une grande partie du territoire syrien, de la rive droite de l’Euphrate jusqu’à la frontière irakienne », a déclaré mardi le ministre des affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, lors d’une conférence de presse à Moscou. Hantée par le syndrome de Sèvres – du nom du traité qui entérinait le dépeçage de l’Empire ottoman –, l’opinion turque n’a pas de mal à se laisser convaincre de la véracité de ce scénario, persuadée que les Américains veulent créer un Etat kurde dans le nord de la Syrie.

Entre les deux alliés de la guerre froide, la liste des griefs est longue. Depuis le putsch manqué du 15 juillet 2016, les Etats-Unis sont vilipendés, entre autres pour avoir refusé d’extrader le prédicateur Fethullah Gülen, installé en Pennsylvanie depuis 1999. L’imam exilé, qui fut le partenaire privilégié de M. Erdogan avant de devenir son plus grand ennemi, est accusé par Ankara d’avoir ourdi le putsch manqué. En fait, les cercles islamo-nationalistes, très anti-américains, sont convaincus qu’au moment du putsch raté les Etats-Unis ont cherché à assassiner l’homme fort de Turquie.

A Washington, jamais la crainte de « perdre la Turquie » n’a jamais été aussi « proche de sa réalisation », écrit Nicholas Danforth, analyste au Bipartisan Policy Center à Washington, qui conclut que la Turquie ne va ni vers l’Ouest ni vers l’Est mais court à l’isolement.