De l’affaire Hariri à l’assassinat de Khashoggi, la méthode « MBS » (Benjamin Barthe – Le Monde)

Il y a un an, le premier ministre libanais était retenu en Arabie Saoudite et forcé de démissionner. Derrière cette machination, Mohammed Ben Salman, prince héritier soucieux de regagner du terrain sur le rival iranien. Un épisode rocambolesque qui porte en germe l’horreur de l’affaire Khashoggi.

Le prince héritier Mohammed Ben Salman et le premier ministre libanais Saad Hariri, le 24 octobre, lors du « Davos du désert » à Riyad.
Le prince héritier Mohammed Ben Salman et le premier ministre libanais Saad Hariri, le 24 octobre, lors du « Davos du désert » à Riyad. FAYEZ NURELDINE/ AFP

Rien de mieux qu’une petite blague pour détendre l’atmosphère.Mohammed Ben Salman, le prince héritier saoudien, le sait bien. La légèreté n’est pas le fort de ce colosse impavide d’un mètre quatre-vingt-dix, au visage mangé par une grosse barbe noire. Ce qui frappe plutôt ses interlocuteurs, c’est son débit mitraillette, son regard intense, « fiévreux » disent certains, et les tics nerveux qui hachent parfois son élocution. Mais ce mercredi 24 octobre, à la tribune du « Davos du désert », la conférence-vitrine de son plan de réformes du royaume, le dauphin de 33 ans comprend qu’il doit forcer sa nature.

C’est sa première intervention publique depuis l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi. L’éditorialiste du Washington Post, très critique de l’action de celui que le monde entier appelle « MBS », a été liquidé le 2 octobre, dans le consulat saoudien d’Istanbul (Turquie), par une escouade de barbouzes venus de Riyad.

Le jeune ambitieux, souverain bis d’Arabie tant son père, le roi Salman, est effacé, se trouve depuis ce jour dans l’œil du cyclone. Rares sont les observateurs à ne pas voir, sinon sa main, du moins son ombre dans la sordide opération menée sur les rives du Bosphore.

L’image du modernisateur ébranlée

Les détails aux relents moyenâgeux fournis par la presse turque – le corps de Khashoggi aurait été démembré au moyen d’une scie à os avant d’être dissous à l’acide – ébranlent son aura de modernisateur. Une image construite autour de quelques mesures spectaculaires, comme l’octroi du permis de conduire aux femmes, la réouverture des cinémas et le plan « Vision 2030 », qui promet de rompre l’addiction du pays au pétrole.

La mise à mort de Jamal Khashoggi menace aussi l’avenir politique de celui qui se promettait de régner durant trois, quatre ou cinq décennies d’affilée.

Alors, devant les centaines d’entrepreneurs et d’investisseurs du monde entier réunis au Ritz-Carlton de Riyad, MBS commence par dénoncer un« incident hideux et injustifiable », assurant que la « justice prévaudra ». Il se lance ensuite dans une longue et improbable tirade à la gloire du monde arabe, prédisant que d’ici à cinq ans, cette région accablée de tous les maux sera l’égale de l’Europe.

Et puis, pour finir de séduire son auditoire, il s’offre donc une petite plaisanterie. « Le premier ministre Saad reste pour deux jours dans le royaume, dit-il en désignant le chef du gouvernement libanais, Saad Hariri, assis à ses côtés. J’espère que vous n’allez pas répandre la rumeur qu’il a été kidnappé. » La salle s’esclaffe mais la boutade a un goût douteux.

« Le prince héritier était prêt à déclencher une sorte de guerre civile, entre sunnites et chiites, pour obliger le Hezbollah à se désinvestir du Yémen », assure un protagoniste de l’affaire.

Car un an plus tôt, à l’époque où les promesses de MBS de « revenir à l’islam modéré » faisaient les gros titres de la presse occidentale, Saad Hariri a bel et bien été l’otage du prince héritier. Convoqué à Riyad, malmené, forcé à démissionner, le leader sunnite libanais, chef du Courant du futur, n’avait pu retrouver son poste et sa liberté que grâce au sursaut d’orgueil de la classe politique libanaise et au forcing des capitales occidentales, notamment Paris. Conçu par MBS comme une manière de regagner du terrain sur l’Iran, le rival honni de l’Arabie saoudite, qui a profité du chaos post- « printemps arabe » pour avancer ses pions dans la région, le coup de force de l’apprenti monarque a tourné au fiasco.

Mohammed Ben Salman, prince héritier d’Arabie saoudite.
Mohammed Ben Salman, prince héritier d’Arabie saoudite. FAYEZ NURELDINE/ AFP

Des témoignages récoltés par M auprès d’une dizaine de sources libanaises et étrangères, apportent un nouvel éclairage sur cette crise, révélatrice de l’hubris et de l’amateurisme du quasi-régent de Riyad. Un mélange hautement inflammable, qui aurait pu faire exploser le Liban et qui a débouché, un an plus tard, sur la déflagration d’Istanbul.

« L’idée de MBS consistait à dresser deux fous l’un contre l’autre, Hassan Nasrallah [le chef du Hezbollah, parti-milice allié à l’Iran] d’un côté et Baha Hariri, de l’autre, le frère aîné de Saad, qui a tenté de prendre son poste, assure un protagoniste de l’affaire qui, comme la plupart des personnes rencontrées pour cette enquête, a requis l’anonymat. Le prince héritier était prêt à déclencher une sorte de guerre civile, entre sunnites et chiites, pour obliger le Hezbollah à se désinvestir du Yémen. » « On n’est pas passé loin de quelque chose de grave », opine un diplomate occidental.

Etrange invitation dans le désert

Quand le chef du gouvernement libanais débarque à Riyad, le soir du vendredi 3 novembre 2017, rien ne laisse présager l’épreuve qui l’attend. Le prince héritier l’a convié la veille à participer à un pique-nique dans le désert, le hobby fétiche des Saoudiens quand le mercure commence à descendre.

Le quadragénaire se trouvait déjà à Riyad en début de semaine mais une invitation du royaume, sponsor historique de sa famille et protecteur traditionnel des sunnites libanais, ne se refuse pas. Un convoi officiel le conduit de l’aéroport à sa résidence privée. Son père, le charismatique Rafic Hariri, ex-premier ministre libanais assassiné en 2005, avait obtenu la nationalité saoudienne, qu’il a transmise à ses enfants. Avant de basculer en politique, Saad a dirigé depuis Riyad, l’empire de BTP familial, la compagnie Saudi Oger, longtemps bâtisseur attitré des palais de la famille royale.

Le lendemain, vers 8 heures, des émissaires du dauphin viennent le chercher à sa villa. L’héritier Hariri se dit que l’excursion dans le désert commence à un horaire étrangement matinal, mais il est prêt, en jeans et tee-shirt.

Arrivé à un palais de MBS, le leader libanais est séparé de son escorte personnelle. Il est introduit dans une pièce où trois fidèles du prince héritier l’attendent : Thamer Al-Sabhan, le gestionnaire du dossier libanais à la cour royale, Walid Al-Yaacoub, son adjoint, et Saoud Al-Qahtani, le conseiller média de MBS.

Selon le « New Yorker », Saad Hariri aurait été séquestré dans la même salle pendant onze heures d’affilée, placé sur une chaise et giflé à répétition.

Le premier, militaire de carrière, est un faucon allergique à l’Iran, associé au clan Salman de longue date. Passé dans la diplomatie, il s’est doté d’une image d’homme de terrain, fonceur, en rupture avec les conciliabules de salon, dont ses collègues sont traditionnellement friands. « Il a voulu être le Qassem Soleimani saoudien », résume un politicien libanais qui le connaît bien, en référence au général vedette des gardiens de la révolution, cerveau de l’expansionnisme iranien au Proche-Orient.

Mais ses manières frustes ne sont pas à la hauteur de ses ambitions. En août 2016, huit mois seulement après son arrivé à Bagdad comme ambassadeur, le gouvernement irakien, lassé de ses déclarations fracassantes, obtient son renvoi à Riyad. Sa hargne anti-Iran s’est reportée depuis sur le Hezbollah, le mouvement chiite libanais, allié de Téhéran et partenaire de la coalition au pouvoir à Beyrouth, qu’il qualifie sur Twitter de « Parti de Satan ».

Le deuxième, plus sophistiqué, sur le point d’être nommé ambassadeur à Beyrouth, n’en pense pas moins que Hariri est un « pantin », dixit l’un de ses interlocuteurs libanais. L’insistance du premier ministre, centriste autoproclamé, à composer avec le Hezbollah insupporte les hommes de Riyad. Le Parti de Dieu, en plus de contrôler l’électorat chiite libanais, dirige une armée parallèle, qui tient Israël en respect dans le sud du pays, combat aux côtés des forces loyalistes en Syrie, et compte quelques dizaines de formateurs au Yémen, dans les rangs de la rébellion houthiste.

Quant au troisième larron, Saoud Al-Qahtani, il est le maître d’œuvre de la campagne de mise au pas des dissidents saoudiens. « L’âme damnée de MBS », disent ses contempteurs.

D’après l’agence Reuters, c’est lui qui aurait tenté de convaincre Jamal Khashoggi, lors d’une session skype organisée dans le consulat d’Istanbul, de se réinstaller au royaume. Renvoyé dans les cordes par le journaliste, il aurait exigé qu’on lui apporte « la tête de ce chien », lançant son arrêt de mort. Et c’est lui, un an plus tôt, qui supervise l’interrogatoire du trop conciliant Saad, autre obstacle au grand dessein de Mohammed Ben Salman, le refoulement de l’Iran. « Al-Qahtani a été là pendant toute l’opération, affirme un proche du premier ministre libanais. C’est la même tête qui a été à la manœuvre dans les deux affaires. »

« Ils l’ont traité de menteur, ils ont affirmé qu’il devait leur remettre son passeport saoudien sur le champ. Devant le refus de Saad, ils lui ont dit que dans ce cas il devait démissionner », assure un connaisseur du dossier.

Ce qui se passe dans les heures qui suivent reste enveloppé d’une part de mystère. Plusieurs médias anglo-saxons soutiennent que le dirigeant beyrouthin a été frappé. C’est l’avis aussi d’une source haut placée consultée par Le Monde« Ce n’est pas de la torture, mais il a été secoué. » Selon le New Yorker, Saad Hariri aurait été séquestré dans la même salle pendant onze heures d’affilée, placé sur une chaise et giflé à répétition.

Les membres de son entourage démentent, peut-être sincèrement, ou peut-être par égard pour leur patron. Un autre bon connaisseur du dossier assure qu’« il n’y a pas eu de violence physique, mais que les Saoudiens ont été brutaux et qu’ils l’ont insulté. Dans leur esprit, ils ne parlaient pas avec le premier ministre du Liban, mais avec un membre de leur tribu, dont l’Arabie a fait la fortune. »

Selon cette source, Sabhan et Yaacoub lui auraient reproché de ne pas s’être acquitté de la mission de confiance qu’ils lui avaient confiée : transmettre à Ali Akbar Velayati, le conseiller diplomatique du Guide suprême de la République islamique, Ali Khamenei, venu à Beyrouth la veille, un message de Riyad sommant Téhéran de cesser d’interférer dans les affaires arabes. « Ils se sont rendu compte que Saad ne l’avait pas fait, probablement parce qu’ils sont rentrés dans son portable. Ils l’ont traité de menteur, ils ont affirmé que son comportement était indigne de celui d’un citoyen du royaume, et qu’il devait leur remettre son passeport saoudien sur le champ. Devant le refus de Saad, ils lui ont dit que dans ce cas il devait démissionner et ils lui ont tendu un discours à lire devant les caméras. »

Hariri annonce sa démission

Une chose est sûre : le premier ministre libanais est tombé dans un guet-apens, comme Khashoggi, qui lui n’en est pas sorti vivant. Soumis à de fortes pressions, au moins psychologiques, il est obligé d’obtempérer. L’un de ses agents de sécurité, renvoyé entre-temps à son domicile, lui a rapporté un costume. Un bureau est aménagé avec un drapeau libanais. Un créneau est réservé sur Al-Arabiya, la télévision porte-voix de Riyad.

Aux diplomates paniqués, les conseillers de Hariri font cette réponse désarmante : « On ne sait pas ce qui se passe. » Le portable de leur patron sonne la plupart du temps dans le vide.

Et c’est ainsi qu’à l’heure du déjeuner, d’une voix morne, le visage fermé, Hariri annonce son retrait du pouvoir. A l’appui de sa décision, il évoque un complot contre sa personne, réminiscence de l’ambiance qui avait conduit à l’assassinat de son père et dénonce « la mainmise » de Téhéran et du Hezbollah sur les pays arabes. « Je veux dire à l’Iran et à ses inféodés qu’ils seront perdants dans leur ingérence. Notre nation se relèvera (…) et coupera la main qui lui porte préjudice. »

La nouvelle méduse les Libanais. Cette déclaration au vitriol ne correspond ni au style ni à la ligne de leur premier ministre. L’attelage qu’il forme avec le président Michel Aoun, un allié du Hezbollah, est certes brinquebalant. Mais il a tiré le Liban de deux ans et demi de paralysie institutionnelle.

Aux diplomates paniqués, qui les assaillent de coups de téléphone, les conseillers de Hariri font cette réponse désarmante : « On ne sait pas ce qui se passe. » Le portable de leur patron sonne la plupart du temps dans le vide. Quand il y répond, c’est pour débiter les phrases de son discours de démission. « Il semble ne pas avoir toute sa liberté », confie un responsable libanais à un envoyé européen.

Des VIP retenus au Ritz-Carlton de Riyad

Le brouillard s’épaissit le lendemain, dimanche 5 novembre, lorsque l’on apprend que plusieurs centaines de VIP saoudiens ont été bouclés dans les suites du Ritz-Carlton de Riyad, dans le cadre d’une vaste opération anticorruption.

Les diplomates s’arrachent les cheveux : si Saad, qui a la double nationalité, a été arrêté, est-ce pour des raisons politiques ou de droit commun, en lien avec Saudi Oger, qui a fait faillite durant l’été ? Les premières réponses arrivent le lundi, avec le retour à Beyrouth de l’un de ses gardes du corps. Les autorités saoudiennes l’ont autorisé à rentrer au pays parce que sa mère est malade. Le général Abbas Ibrahim, le patron de la Sécurité générale, l’un des principaux services de renseignement libanais, l’a aussitôt débriefé. Son témoignage est passé au quotidien Al-Akhbar, proche du Hezbollah, qui est préféré à la presse pro-Hariri, jugée trop complaisante avec l’Arabie saoudite. Le journal publie à la « une » une photo du chef du gouvernement, sur fond gris sombre, barré d’un titre choc : « L’otage. »

Après sa prestation télévisée, Saad est transféré, sous bonne garde, dans une villa attenante au complexe du Ritz-Carlton. Selon Al-Akhbar, son épouse, Lara Al-Azm, fille d’un magnat du BTP syrien, qui réside à l’année à Riyad avec deux de leurs enfants, est autorisée à lui rendre visite à deux reprises. Elle aussi sonne l’alerte dans une série de coups de fil à Beyrouth. « Cheikh Saad a été kidnappé ! »

Sur la scène médiatique, le belliqueux Thamer Al-Sabhan poursuit l’offensive. Il accuse le Liban d’avoir déclaré la guerre à l’Arabie en raison du rôle que joue le Hezbollah au sein de son exécutif. En parallèle, le suave Adel Al-Jubeïr, ministre saoudien des affaires étrangères, tente d’éteindre l’incendie médiatique. « Les allégations selon lesquelles l’Arabie saoudite aurait obligé Saad Hariri à démissionner sont ridicules », dit-il. Durant l’affaire Khashoggi, ce diplomate chevronné écopera de la même mission ingrate : nier l’évidence, réparer les dégâts commis par d’autres.

Le choix saoudien : Baha Hariri, le frère

Pour les putschistes saoudiens, l’alternative à Saad Hariri ne peut être que son frère aîné, Baha. Un homme d’affaires de 50 ans, résident monégasque, au tempérament sanguin. Ce trait de caractère, qui l’avait desservi en 2005, lorsqu’il s’était agi de désigner le successeur de Rafic Hariri à la tête du Courant du futur – un poste finalement attribué à Saad – joue désormais en sa faveur.

Toutes les figures du clan sont priées les unes après les autres de se rendre à Riyad. Objectif : réunir un conseil de famille, qui propulserait Baha à la tête du gouvernement libanais. Mais aucune n’accepte de se déplacer. Les manigances du « traître » sont rejetées, en coordination avec le premier intéressé, captif mais avec lequel un canal de communication indirect et sécurisé a été établi.

Sabhan trépigne. Il appelle en personne Nader Hariri, le cousin et directeur de cabinet de Saad, concepteur de son credo centriste, accusé de faire barrage aux menées de Riyad. L’ex-général saoudien lui demande, à plus de dix reprises, de toutes les manières possibles, de suggérer le nom d’un potentiel successeur. Et chaque fois, le fidèle Nader répond sur un ton faussement candide que « l’alternative à Saad Hariri est Saad Hariri ». Sabhan finit par raccrocher, excédé, après trente-sept minutes de duel à fleurets mouchetés.

Passée la stupeur initiale, la grande majorité de la population libanaise prend fait et cause pour le captif de Riyad. Les murs des grandes villes du pays se couvrent d’affiches proclamant « Nous sommes avec toi ».

A partir de là, les sbires de MBS enchaînent les revers, signes de leur totale impréparation. Mohammed Ben Zayed Al-Nahyan, le régent des Emirats arabes unis et mentor de MBS, accepte certes de recevoir Saad Hariri, le 7 novembre, pour entretenir la fiction de sa liberté de mouvements.

A son retour d’Abou Dhabi, ce dernier est autorisé à réintégrer sa villa, placée sous haute surveillance. Mais le gouvernement égyptien, pourtant allié de l’Arabie, rechigne à se prêter à ce petit jeu… à moins que le vrai-faux démissionnaire ne retourne à Beyrouth immédiatement après son escale au Caire. Une condition rejetée par MBS.

Le 5 novembre 2017 à Beyrouth, la population affiche son soutien à son premier ministre alors qu’il est retenu à Riyad.
Le 5 novembre 2017 à Beyrouth, la population affiche son soutien à son premier ministre alors qu’il est retenu à Riyad. ANWAR AMRO /AFP

Au Liban même, la machination saoudienne tourne court. Le président Aoun a eu le bon réflexe : refuser la démission du chef du gouvernement aussi longtemps qu’il ne la lui soumet pas en mains propres. Une réaction inverse l’aurait privé de son immunité diplomatique et permis à ses geôliers de le traiter comme un simple ressortissant du royaume. Les services de sécurité libanais ont aussi démenti que sa vie à Beyrouth ait été en danger.

Passée la stupeur initiale, la grande majorité de la population prend fait et cause pour le captif de Riyad. Les murs des grandes villes du pays se couvrent d’affiches proclamant « Nous sommes avec toi ».

Hormis une partie de la droite chrétienne, qui partage l’agenda anti-Hezbollah de la couronne saoudienne, et une poignée de fanatiques sunnites, viscéralement hostiles aux chiites, la classe politique serre aussi les rangs.

« Nous ne sommes pas un troupeau de moutons ou un lopin de terre dont la propriété passe de main en main, fulmine Nohad Machnouk, le ministre de l’intérieur. Notre système politique repose sur des élections et non des serments d’allégeance. »

Les puissances occidentales, mises au parfum par le général Abbas Ibrahim et le ministre des affaires étrangères Gebran Bassil, manifestent progressivement leur mauvaise humeur. Le Quai d’Orsay a pu vérifier in situ que Saad Hariri est en résidence surveillée. L’ambassadeur de France à Riyad, François Gouyette, venu lui rendre visite le 9 octobre, a été fouillé à l’entrée et à la sortie de la villa. Le coffre de son véhicule a aussi été inspecté, en violation du protocole diplomatique. Persuadés que leur conversation était enregistrée, les deux hommes s’en sont tenus à des banalités. Mais grâce à l’excès de zèle des gardes saoudiens, la situation du premier ministre libanais ne souffre plus d’équivoques.

Visite surprise d’Emmanuel Macron

Quelques heures plus tard, l’avion d’Emmanuel Macron se pose à Riyad.Mohammed Ben Zayed Al-Nahyan, l’homme fort des Emirats, que le président français vient de rencontrer à l’inauguration du Louvre Abu Dhabi, lui a obtenu une entrevue avec Mohammed Ben Salman. « MBS », comme on le surnomme, est d’autant plus désireux d’aider qu’il ne goûte guère la dernière foucade de son poulain.

Les deux trentenaires, le Français et le Saoudien, qui ne s’étaient jamais rencontrés, se jaugent pendant trois heures, dans les salons de l’aéroport. On parle du Yémen – les rebelles houthistes, soutenus par l’Iran, viennent de tirer, pour la première fois, un missile contre Riyad –, de l’accord sur le nucléaire iranien, que l’administration Trump a déchiré, au grand plaisir de Riyad. « Ça a été franc et parfois chaotique, confesse un conseiller de l’Elysée. A la fin, ils ont échangé leur numéro de portable et pendant les jours qui ont suivi, ils se sont envoyé une multitude de messages sur WhatsApp. »

« Je suis libre », « j’ai écrit mon discours de démission de ma main », explique Saad Hariri à la télévision le 12 novembre. Mais ce que les téléspectateurs voient c’est un homme brisé, qui ne croit pas un mot de ce qu’il dit.

Les Etats-Unis de leurs côtés ont convoqué en urgence Thamer Al-Sabhan à Washington. Le 10 novembre, l’ombrageux apprenti sorcier se fait remonter les bretelles par David Satterfield, le chef du bureau Moyen-Orient au département d’Etat.

S’ils partagent l’aversion de leur allié saoudien pour l’Iran, les Etats-Unis n’apprécient pas qu’il menace la stabilité d’un pays pivot comme le Liban, frontalier d’Israël, qui abrite un million de réfugiés syriens.

Arrive alors le clou du feuilleton : la surréaliste interview de Saad Hariri par Paula Yacoubian, vedette du paysage audiovisuel libanais. Durant l’entretien, réalisé en direct de Riyad, le 12 novembre, l’homme dont le sort obsède toutes les chancelleries d’Occident récite la leçon de ses ravisseurs.

« Je suis libre »« j’ai écrit mon discours de démission de ma main, pour provoquer un choc positif »« si je veux voyager demain, je voyage »« Mohammed Ben Salman est mon frère », etc. Mais ce que les téléspectateurs voient est tout autre chose : un dirigeant au visage blafard, les yeux cernés, fébrile, qui s’arrête sans arrêt pour boire, et semble au bord des larmes. Un homme brisé, qui ne croit pas un traître mot de ce qu’il dit.

« C’était voulu, raconte Paula Yaacoubian. Je l’ai compris après coup. C’était une manière de dire “SOS, ça ne va pas”’. Ça a montré au monde entier qu’il n’était pas libre et qu’il fallait trouver un moyen de le faire sortir de là. »

Une porte de sortie française

MBS et sa bande de Pieds Nickelés ont perdu la partie. Par WhatsApp, Emmanuel Macron leur offre une porte de sortie. « Puisque vous affirmez que Hariri est libre mais qu’il serait en danger dans son pays, laissez-le s’envoler pour Paris », dit en substance la proposition.

Le prince héritier accepte à reculons. Il a besoin de s’extraire de cette crise calamiteuse. Mais la perspective que son célèbre prisonnier, sitôt élargi, s’empresse de reprendre son tablier de premier ministre, le contrarie.

Le chef d’Etat français devra l’appeler à trois reprises, vendredi 17 novembre, pour avoir la certitude que le premier ministre libanais et son épouse ont pris l’avion. « On a eu l’impression qu’ils ne l’ont pas relâché de bon cœur », euphémise un témoin de cette délicate exfiltration. « On n’est pas passé loin d’un clash franco-saoudien », assure un autre.

Le lendemain Hariri tombe dans les bras de son « sauveur » sur le perron de l’Elysée. Trois jours plus tard, le 21 novembre, il atterrit à Beyrouth, où ses partisans lui réservent un accueil triomphal. Le retour a été ponctué de deux escales : l’une de quelques heures en Egypte, pour remercier le président Abdel-Fattah Al-Sissi de son aide, et l’autre de quarante-cinq minutes sur l’île de Chypre. Cette ultime étape, parfaitement superflue, a été imposée par MBS. Celui-ci n’a pas avalé que Le Caire prenne ses distances avec lui durant la crise. Hors de question de laisser Hariri rentrer directement du Caire à Beyrouth alors que deux semaines plus tôt, cette exigence de Sissi avait été rejetée. C’est le dernier caprice du prince !

Le premier ministre libanais Saad Hariri le lendemain de son retour à Beyrouth, le 22 novembre 2017.
Le premier ministre libanais Saad Hariri le lendemain de son retour à Beyrouth, le 22 novembre 2017. BANDAR ALGALOUD / SAUDI COUNCIL / ANADOLOU / AFP

Dans les semaines qui suivent, le rescapé des sables saoudiens annule sa démission. Une conférence de relance de l’économie libanaise est annoncée pour le printemps. La routine gouvernementale reprend. Fin février, Hariri retourne même sur les lieux du crime. Il pose tout sourire devant les photographes de l’agence de presse saoudienne, devisant avec le roi Salman de relations bilatérales, une tasse de café à la main.

Le dossier libanais a été repris des mains de Sabhan le pyromane. A la conférence du mois d’avril, le royaume promet 1 milliard de dollars (880 millions d’euros) au gouvernement libanais. MBS donne l’impression de rétropédaler, de s’être assagi.

D’autant que l’autorisation de conduire pour les femmes, entrée en vigueur en juin, remet ses élans réformateurs en lumière. Mais la perception est erronée. La tragédie Khashoggi l’a démontré. Chez le despote de Riyad, les intentions les plus louables cohabitent en permanence avec les impulsions les plus noires. Il est à la fois bâtisseur et fossoyeur. Réformateur et inquisiteur. Docteur Mohammed et Mister Ben Salman.