Covid-19 en Iran : « Comme lors du crash de l’avion, ils ont caché la vérité » (Ghazal Golshiri – Le Monde)

Alors que le bilan officiel de l’épidémie fait état de 354 morts et de 9 000 infections, la société civile exprime sa défiance vis-à-vis des autorités.

Nargues ne tient plus le compte des collègues, médecins ou infirmiers, qu’elle a vus mourir du Covid-19. « Le dernier date de lundi. Il s’appelait Vahid Monsef », glisse la médecin, jointe par Le Monde à Rasht, une ville du nord du pays qui est un des foyers du virus. Ses collègues continuent à travailler sans les équipements nécessaires, dans la mesure où « il n’y a pas de gants, ni de masques ou de combinaisons censés nous protéger contre le virus ».

Un premier décès très probablement lié au Covid-19 dans la ville a eu lieu le 19 février. « C’était un médecin généraliste qui a été en contact régulier avec les malades, explique Nargues. A l’époque, personne n’avait de kit de test du coronavirus, mais les symptômes étaient là. » Comme ce médecin n’avait pas voyagé en Chine, et compte tenu des deux semaines d’incubation, Nargues pense que la maladie est arrivée en Iran « début février, voire fin janvier ».

Depuis, l’inquiétude a dépassé les cercles médicaux pour se propager à l’ensemble de la société, plus défiante que jamais vis-à-vis du gouvernement. L’incertitude et l’isolement dominent, à la veille du Nouvel An iranien qui tombe, cette année, le 20 mars. Le régime est aujourd’hui accusé d’avoir masqué l’apparition des premiers cas dans le pays pour ne pas mettre en péril la participation aux élections législatives du 21 février.

Car c’est seulement le lendemain de la mort du collègue de Nargues que les autorités ont fini, la veille du scrutin, par prononcer le terme de « coronavirus ». Et ce, grâce à l’acharnement d’un autre médecin. Son frère avait succombé au Covid-19 dans la ville religieuse de Qom, présentée par la suite comme l’épicentre de l’épidémie dans le pays. Il lui a fallu se battre pour obtenir un diagnostic officiel.

Les chiffres officiels tournés en dérision

« Cette année, je n’ai même pas encore fait pousser le sabzeh », les germes de blé ou de lentilles que les Iraniens mettent sur une table, avec d’autres objets, pour accueillir le printemps. « Je n’ai pas la tête à ça, comme tout le monde », explique Nargues.

D’habitude, en mars, les rues du centre-ville de Rasht offrent aux yeux un spectacle joyeux de couleurs et d’odeurs. Le bazar de la ville est rempli de marchands ambulants, proposant fruits et légumes et d’autres produits pour les célébrations de la nouvelle année. Or, ces jours-ci, les rues de Rasht sont désertes. Depuis le 22 février, dans la capitale du Gilan, comme ailleurs dans le pays, les écoles sont fermées. Depuis, les enfants de Nargues ne sont sortis de chez eux que deux fois.

Les autorités sont désormais soupçonnées de minimiser l’ampleur de l’épidémie. Grâce à ses échanges avec d’autres médecins, Nargues sait ainsi qu’à partir du 19 février, et jusque très récemment, « mouraient quotidiennement au moins une vingtaine de personnes du coronavirus, dans le seul hôpital principal de la ville ».

Elle tourne donc en dérision les chiffres présentés par les autorités. « A les croire, il n’y a eu qu’une trentaine de décès dans le Gilan », dit-elle. « Aujourd’hui, ils sont à entre huit et dix morts par jour. » Le représentant du ministère de la santé dans la province du Gilan, Mohammad Hossein Ghorbani, a d’ailleurs, le 9 mars, parlé d’au moins 200 morts dans cette région, avant que l’article contenant ses déclarations soit retiré des sites d’information.

Système de santé « corrompu »

Pour diminuer « systématiquement » le nombre des morts, explique Ehsan, un autre médecin qui travaille dans deux hôpitaux à Téhéran, les officiels iraniens « refusaient, au début de l’apparition du virus, de communiquer le résultat du test. Ensuite, ils ont commencé à nous obliger à mettre “problèmes respiratoires” et “arrêt cardiaque” comme raisons du décès, alors que les symptômes étaient clairement liés au coronavirus. Tout le monde, au sein du système, s’emploie à réduire les dimensions de ce tsunami », dit ce jeune de 29 ans, joint par WhatsApp.

Pour lui, cette crise relève à quel point « le système de santé, comme tous les autres secteurs, est corrompu »« Les gens proches du système sont privilégiés sur toute l’échelle, dès l’université, jusqu’à l’attribution des postes, sans avoir le moindre mérite scientifique ou professionnel. Aujourd’hui, toute la charge est sur le corps médical, qui va bientôt s’user », explique Ehsan.

A Téhéran, le 26 février.
A Téhéran, le 26 février. EBRAHIM NOROOZI / AP

Alors que le 10 mars, le Guide suprême Ali Khamenei a décrété que le statut de « martyr » serait désormais accordé aux membres du personnel médical qui meurent du Covid-19, Ehsan n’y voit que de la « sacralisation ». Le but, d’après Ehsan, est de « masquer leurs manquements dans la gestion de la crise et l’absence des équipements »« Ils veulent seulement encourager le corps médical à travailler même si sa sécurité personnelle est menacée », soutient le jeune médecin.

Si les écoles et les universités vont rester fermées au moins jusqu’à début avril, et que les autorités iraniennes invitent la population à rester dans la mesure du possible à domicile, les administrations publiques, elles, sont ouvertes, à des horaires restreints, ce qui favorise la propagation du virus.

Beaucoup de travailleurs indépendants, dont les chauffeurs de taxi et les vendeurs, continuent à se rendre au travail malgré les risques. « Je suis une travailleuse journalière. J’ai arrêté le travail pendant une semaine, mais je n’ai pas le luxe de m’absenter, explique Mina, secrétaire de 39 ans dans un cabinet dentaire à Téhéran, qui vit chez ses parents avec sa fille. Nos horaires ont été revus à la baisse, je serai donc moins payée. De plus, mon employeur n’a pas encore parlé de notre prime de fin d’année. Je n’ose pas évoquer le sujet, vu la situation. A la fin du mois, je ne toucherai même pas la moitié de mon salaire habituel. »

« La vie humaine n’a pas d’importance pour le système politique »

Vendeur dans sa propre boutique de montres, dans un centre commercial du centre de Téhéran, le frère de Mina n’a pas, lui non plus, la possibilité d’arrêter de travailler. « Comme pour tous les vendeurs, mon frère attendait beaucoup de ses ventes de la fin février, jusqu’au Nouvel An iranien. Mais cette année, il dit qu’il n’y a pas âme qui vive dans le centre commercial. Personne ne vient dans sa boutique, même pour faire changer la batterie de sa montre. Le centre commercial est désert », se désole Mina.

Désinfection des rues de Téhéran, le 11 mars.
Désinfection des rues de Téhéran, le 11 mars. ATTA KENARE / AFP

Comme beaucoup en Iran, cette femme pointe du doigt l’absence de gestion de la part des autorités, qui « ne communiquent pas les vraies informations » malgré un net sursaut et une série de mesures qui ne suffisent pas à surmonter la défiance.

« Comme lors du crash de l’avion, ils ont caché la vérité », pense Mina, en référence à la catastrophe de début janvier, quand un avion de ligne a été abattu près de Téhéran par des missiles de la défense antiaérienne, tuant les 176 passagers, dont une majorité d’Iraniens. Pendant trois jours, les officiels ont démenti toute implication de Téhéran dans le drame, avant de reconnaître leur propre responsabilité, parlant d’« erreur humaine ».

Pour Ehsan, la crise du coronavirus, et avant elle le crash de l’avion, sont les « preuves » que « la vie humaine n’a pas d’importance pour le système politique en Iran ». « J’ai donc décidé d’accélérer mon projet de partir m’exiler à l’étranger. Avant, je me demandais : “Qui va construire l’Iran si les gens comme moi partent ?” Aujourd’hui, je n’y pense plus. »